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Guillaume Marche, La militance LGBT aux États-Unis : sexualité et subjectivité, Presses Universitaires de Lyon, 2017, 300 p.

Bien que rédigé par un universitaire français, cet ouvrage passionnant s’intéresse exclusivement au mouvement militant aux États-Unis. Le propos porte sur la période récente, à savoir les années 1950 aux années 2010, c'est-à-dire la période pendant laquelle, outre-Atlantique, les homosexuels d’abord, puis plus largement les LGBT, s’organisent, se regroupent, se manifestent dans l’espace public. Guillaume Marche s’intéresse à la place de la sexualité dans le discours porté par ces activistes, au rôle politique de la sexualité dans la militance LGBT, à la désexualisation des homosexualités parfois, pour constater combien cette histoire est marquée par des phases. Les phases de radicalité militante et de mise en avant de la sexualité entraînent des gains de reconnaissance dans l’espace public (avancées juridiques, morales et sociales) et sont suivies de phénomènes d’institutionnalisation, d’assagissement et de désexualisation des discours. Poussée radicale et militante à la fin des années 1960, assagissement à la fin des années 1970, remontée des luttes collectives avec l’apparition du Sida, interventions des gays et également des lesbiennes, alors très actives, puis de nouveau des années plus calmes, l’activisme contestataire laissant place à des associations se donnant pour tâche d’apporter de l’assistance matérielle et morale aux LGBT touchés ou non par le sida, la précarité, les discriminations. Les années 1990 ouvrent une longue période de reconnaissance institutionnelle et de désexualisation des discours militants, du moins concernant les grosses infrastructures. Ainsi, les Pride ont-elles peu à peu changé de visage. Radicales, commémoratives et provocatrices dans les premières années, elles sont devenues de véritables institutions gagnées par la marchandisation de la culture homosexuelle puis LGBT, les grandes entreprises subventionnant les marches à grand coup de publicité, poussant les organisateurs les moins radicaux à exclure de ces manifestations les composantes les plus radicales du mouvement.
Contrairement à la France ou à d’autres pays, les États-Unis ont plus d'une fois porté à leur tête des présidents et des gouvernements conservateurs, contre lesquels les associations LGBT ont eu à se battre. Reagan, les Bush… Sans parler de Trump plus récemment. A chaque fois, les discours Républicains ont cherché à invisibiliser les LGBT, et notamment les victimes du sida, quand il ne s’agissait pas de voir dans la pandémie une juste condamnation divine à l’encontre des pêcheurs. Et plutôt que de financer la prévention contre le sida et l’information sur le safer sex (le sexe plus sûr), les Républicains au pouvoir ont systématiquement prôné l’abstinence, laissant la pandémie gagner du terrain.
A la lecture de cet ouvrage de sociologie parfois complexe mais toujours passionnant, on est frappé de voir comment le mouvement LGBT américain influe sur le mouvement français, mais également quelles ont été les nombreuses spécificités. Différence d'échelle, certaines associations LGBT disposant de budget de centaines de millions de dollars… Différences dans la situation politique, la droite au pouvoir étant nettement plus conservatrice qu’en France dans ces années-là. Enfin, un phénomène assez étonnant pour un français habitué au centralisme jacobin : un hiatus permanent entre des avancées ou d’extrêmes reculs locaux ou régionaux, tandis qu’à l’échelle fédérale le mouvement peut être totalement inverse. Ainsi, le mariage « pour toustes », est arrivé très tôt dans certaines municipalités ou certains États américains, mais il a été généralisé à l’échelle fédérale fort tardivement, en 2015. Un des articles de l’ouvrage évoque les nombreux procès intentés par des particuliers ou par l’État lui-même pour faire reconnaître le mariage entre homosexuel.le.s ou au contraire le contester.
Pendant longtemps, les homosexuel.le.s ont eu à se battre contre la discrimination qui les visait dans l’armée américaine, tout.e soldat.e affichant son homosexualité étant exclu.e de l’armée. Si Clinton avait promis avant son élection d’en finir avec cette discrimination, il a fallu attendre Obama pour qu’officiellement l’armée ne rejette plus les homosexuel.le.s.
L’auteur appuie son étude sur des enquêtes de terrain réalisées dans les années 1990 à 2010. Le lecteur découvre ainsi des profils de militant.e.s - gays, lesbiennes, trans... - d’organisations très diverses, et s’intéresse autant aux dynamiques qui poussent les LGBT à s’engager qu’au phénomène inverse, qui consiste à abandonner la lutte associative et collective.
Les deux derniers chapitres s’intéressent aux dynamiques infra-politiques, c'est-à-dire comment des attitudes qui peuvent sembler exclusivement festives ou culturelles portent en fait des enjeux critiques envers les institutions.
L’ouvrage s’achève sur un beau chapitre analysant l’engagement depuis la fin des années 1970 des Sœurs de la perpétuelle indulgence, ordre laïque homosexuel recourant à la parodie, aux processions et pour certains convents à des exorcismes publics visant les plus hauts sommets de l’État ou des républicains particulièrement conservateurs.
Activisme politique radical mettant en avant la sexualité comme support de la critique de l’hétéronormativité et du patriarcat, associations caritatives, lieux de sociabilité et de rencontre amoureuse, sexuelle ou à vocation culturelle, le mouvement LGBT a déployé toute une panoplie de gestes et de discours en fonction des situations politiques, offrant un visage très multiforme pour chaque période donnée, les militant déçus par l’institutionnalisation de certaines associations se repliant vers un activisme plus minoritaire et parfois moins directement politique, mais souvent plus radical dans ses formes.
Cette lecture permet non seulement de découvrir le mouvement LGBT américain, mais aide également à s’interroger sur nos propres pratiques ici en France, et peut également nous aider à nous préparer à certains discours réactionnaires qui ne manqueront pas de s’affirmer dans la période pré-électorale que nous traversons.
G.

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