Elle l’a bien cherché, (2022) un documentaire réalisé par Laetitia Ohnona
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Le documentaire Elle l’a bien cherché, (2022) réalisé par Laetitia Ohnona et diffusé par Arte, s’attaque à un sujet brûlant : le traitement judiciaire des femmes victimes de viol en France. Derrière ce titre volontairement provocateur – formule mille fois entendue dans les commissariats, les tribunaux, mais aussi dans les discussions quotidiennes – se cache une plongée glaçante dans l’expérience de quatre femmes qui osent franchir la porte d’un commissariat pour demander justice.
En suivant leur parcours, le film montre la réalité nue : humiliation, suspicion, délais interminables, requalification systématique des viols en « agressions sexuelles », classements sans suite. Mais il dévoile aussi le fardeau psychique qui accompagne ces violences : le sentiment de culpabilité. C’est bien là que se trouve le cœur politique du documentaire : mettre en lumière le mécanisme de renversement de la responsabilité, dans lequel la victime se retrouve sommée de prouver son innocence, sa crédibilité et même sa « décence ».
Face à un fléau qui fracture des vies, les chiffres, aussi glaçants soient-ils, parlent d'eux-mêmes. En 2022, ce sont au moins 230 000 femmes, adultes, qui ont subi l'innommable : viols, tentatives de viol et agressions sexuelles. Et ce nombre n'est que la partie émergée de l'iceberg, un minimum qui devrait nous révolter collectivement.
Derrière ces statistiques, une réalité terrifiante se dessine : la majorité de ces violences sont l'œuvre de proches. Ainsi, 61% des victimes connaissaient leur agresseur. Dans près d'un cas sur trois, la terreur était incarnée par le conjoint ou l'ex-conjoint.
Et dans un silence assourdissant, l'impunité règne. Seulement 6% des femmes victimes osent franchir les portes d'un commissariat ou d’une gendarmerie pour porter plainte. 6% ! Ce chiffre est un cri, le symptôme d'un système qui trop souvent échoue à écouter, protéger et rendre justice.
Ces vies brisées dans l'ombre exigent que nous brisions le silence. Il est temps de nous indigner, de nous mobiliser et d'exiger une justice qui écoute, qui croit et qui protège les survivantes. Leur combat est le nôtre.
Le documentaire souligne également une réalité glaçante : le système judiciaire semble n’accorder crédit qu’au « bon » viol, celui des preuves visibles, des blessures ou des traces biologiques, permettant de légitimer la plainte aux yeux des enquêteurices et des magistrat.es. Cette logique hiérarchise les violences sexuelles, reléguant au second plan les viols sans séquelles physiques, pourtant tout aussi dévastateurs. Ce tri est une violence supplémentaire. Car pour chaque femme qui a trouvé la force de témoigner, il signifie qu’après des heures d’audition, d’examens médicaux intrusifs, de confrontation avec l’agresseur, une lettre peut tomber : « non-lieu ». Comme si le viol n’avait jamais eu lieu. Comme si le corps n’avait pas été traversé par cette effraction.
Les conséquences psychiques sont lourdes : stress post-traumatique, cauchemars, flashbacks, anxiété et difficultés à retrouver un quotidien apaisé. La prise en charge médicale immédiate est essentielle : examen médico-légal, trithérapie prophylactique contre le VIH et les infections sexuellement transmissibles, et prescription de la pilule du lendemain pour prévenir une grossesse non désirée. Mais ces mesures, nécessaires, ne suffisent pas à réparer le traumatisme ni à compenser le manque de reconnaissance judiciaire et sociale dont souffrent les victimes.
Le documentaire insiste sur un fait glaçant : le viol constitue le seul crime dont la victime se sent coupable. « J’aurais dû crier », « j’aurais dû fuir », « j’avais bu », « je l’ai laissé entrer »… Ces phrases reviennent en boucle. Or cette culpabilité n’est pas un ressenti individuel isolé. Elle est le produit d’un système.
Les proches qui demandent : « Tu es sûre ? », « Pourquoi tu n’as pas résisté ? »
Les policiers qui posent des questions intrusives sur la tenue, l’alcool, l’éventuel flirt.
Les magistrats qui requalifient les faits en « agression sexuelle » si les preuves ne suffisent pas. Les jurés qui, avec leurs préjugés, imaginent encore le viol comme une agression nocturne par un inconnu armé…
Ainsi, tout concourt à construire l’idée que la femme violée aurait « provoqué », « invité » ou « laissé faire ». C’est exactement ce que dénonce le titre du film : Elle l’a bien cherché. En une phrase, Laetitia Ohnona met à nu la violence symbolique qui s’ajoute à la violence physique : la présomption de culpabilité qui pèse sur la victime.
Ce film n’est pas seulement une plongée judiciaire. C’est un miroir. En regardant ces femmes raconter, répéter, détailler, justifier, le spectateur comprend que la justice française ne fait que refléter les croyances sociales dominantes.
La honte est d’abord collective. Cette intériorisation du doute traduit la force des normes sociales : pour être « crédible », une victime doit correspondre à un scénario précis (agresseur inconnu, violence armée, cris, blessures). Tout ce qui sort de ce cadre semble suspect.
Dans Elle l’a bien cherché, on entend les voix de Marie (20 ans), Manon (27 ans), Muriel (46 ans) et Michèle (56 ans). Quatre générations, quatre histoires différentes, mais toutes traversées par le même fil rouge : la dépossession de soi.
Le temps judiciaire – quatre ans en moyenne entre le dépôt de plainte et le procès – s’étire en un temps de survie. Il faut répéter inlassablement les faits, répondre aux questions les plus intimes, supporter la confrontation avec l’agresseur, tout en reconstruisant une vie quotidienne. Beaucoup n’y parviennent pas. Certaines abandonnent. D’autres sombrent dans la dépression, la honte ou l’auto-accusation.
Ce que montre le documentaire, c’est que la justice, censée réparer, se transforme en un lieu de traumatisation secondaire. Les victimes ne sont pas seulement violées dans leur corps ; elles le sont à nouveau dans leur dignité.
Ce documentaire s’inscrit dans la lignée des mobilisations féministes qui rappellent que le viol n’est pas une affaire privée, mais une question politique. Chaque plainte classée sans suite est un message adressé à l’ensemble des femmes : votre parole ne vaut rien.
Alors que le gouvernement français multiplie les annonces sur la « tolérance zéro » face aux violences sexistes et sexuelles, Elle l’a bien cherché rappelle une vérité implacable : sans moyens judiciaires, sans formation des policiers, sans lutte contre les préjugés sexistes, le viol restera un crime impuni et culpabilisant.
Ce film dérange. Il dérange parce qu’il oblige à entendre la violence crue, à voir la machine judiciaire se gripper, à mesurer l’ampleur de la culpabilité intériorisée par les victimes. Mais il dérange surtout parce qu’il renvoie chacun et chacune à sa responsabilité : juré.es potentiel.les, proches, ami.es, collègues.
En choisissant ce titre brutal, Elle l’a bien cherché, Laetitia Ohnona ne provoque pas gratuitement. Elle met en évidence la matrice culturelle qui nourrit l’impunité : cette petite phrase, encore et toujours répétée, qui fait des femmes coupables de leur propre viol. Regarder ce documentaire, c’est donc faire un pas vers une société qui cesse de dire « elle l’a bien cherché » et qui commence enfin à dire : il a violé (il : 97% des auteurices de violences sexuelles sont des hommes).
S..
Repères : Lætitia Ohnona est une réalisatrice française dont les films documentaires explorent en profondeur les phénomènes de société sous l'angle judiciaire, avec une attention particulière portée aux violences sexuelles.
Pour voir le documentaire : https://podeduc.apps.education.fr/video/5999-elle-la-bien-cherche_artemp4/
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