Droites nationalistes et homosexualités en France, un ouvrage de Mickaël Studnicki
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Il est de bon ton de penser qu’un fossé infranchissable existe entre extrême droite et homosexualité, qu’on ne peut pas être une personne lgbt et en même temps se reconnaître dans les idées les plus droitières. Dans l’Aisne, on sait bien qu’il n’en est rien. Nombre de personnes lgbt+ votent pour le RN et le manifestent publiquement, sans cacher leur identité ou leur orientation. Le phénomène surprend les gens de gauche, qui associent les orientations ou les identités minoritaires au progressisme, aux antipodes des idéologies nationalistes. L’étude titanesque de Mickaël Studnicki sur la question, Droites nationalistes et homosexualités en France, permet d’y voir un peu plus clair sur ces enjeux.
Depuis la fin du 19e siècle et l’émergence des discours politiques sur les sexualités, les gauches et les droites ont fait preuve d’une belle unanimité à condamner les relations entre personnes de même sexe. Cette posture de condamnation morale s’appuyant sur les discours médicaux innerve l’ensemble des partis politiques jusqu’au milieu des années 1970, qui voit la gauche s’ouvrir peu à peu aux « marginalités ». C’est l’émergence d’un courant féministe et lgbt+ radical dans les années qui suivent le vaste mouvement de contestation de Mai 1968, qui pousse les partis de gauche à évoluer. Rappelons que la République, la SFIO et le Parti Communiste ont développé des thèses natalistes et homophobes particulièrement insupportables, les gauches soulignant à la Libération par exemple, les liens réels ou supposés entre homosexualité et nazisme, homosexualité et Collaboration, au point d’invisibiliser le rôle d’homosexuels dans la Résistance.
Mickaël Studnicki montre qu’une homosexualité de droite a toujours existé, marquée par l’individualisme et la discrétion, nombre de personnalités publiques (ou non) pratiquant la double-vie pour répondre aux attentes morales de la société sans renoncer à leur préférence sexuelle. S’il existe une homosexualité de droite, les discours des droites nationalistes ont aussi leur spécificité. Depuis la fin du 19e siècle, à aucun moment elles n’ont réclamé la pénalisation de l’homosexualité, contrairement à ce que l’on pourrait croire, se contentant de jugements moraux défavorables et se satisfaisant d’une France ayant dépénalisé les pratiques homosexuelles depuis 1791. Et si Pétain en 1942 fait voter une loi permettant de discriminer les rapports homosexuels relevant l’âge du consentement sexuel de 15 ans dans le cadre d’une relation hétéro à 21 pour des personnes de même sexe, la loi est discutée dans les ministères bien avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, et donc par des partis républicains… Et elle est maintenue par les partis à la Libération, le gaullisme – tout comme le PC ou les démocrates chrétiens – affichant un strict rejet de l’homosexualité.
Dans l’étude au long cours de Mickaël Studnicki deux grandes parties nous ont particulièrement intéressé : une longue présentation de la revue homosexuelle d’extrême droite Gaie France et une autre concernant les postures du Front National (puis RN) à l’égard de l’homosexualité (et ses avancées législatives comme le Pacs ou le Mariage pour tous).
Gaie France : peu de gens connaissent l’existence de cette revue homosexuelle d’extrême droite, active dans les années 1980 et 1990, se vendant en kiosque avec un tirage de 15 000 exemplaires tout de même, mais demeurant ostracisée aussi bien dans la sphère homosexuelle militante « de gauche », que par les nationalistes, globalement hostiles à tout militantisme homosexuel, fut-il nostalgique du fascisme ou du nazisme. N’empêche, imaginer que des gays s’identifiant à l’extrême droite et pour certains à Hitler se lancent dans l’aventure éditoriale est déjà particulièrement contre intuitif, à nos époques marquées par un discours identifiant les orientations ou les identités minoritaires au progressisme et donc à la gauche. Mais une autre dimension de la revue ne manque pas « d’intérêt » : les droites, depuis longtemps, se gargarisent d’amalgamer homosexualité et pédophilie. Si certaines figures du mouvement gauchiste hétéro ou homo des années 1970 ont milité pour la sexualité des jeunes et des relations entre adultes et ados ou enfants, faisant donc la promotion de la pédophilie (on dit dorénavant pédocriminalité), la revue Gaie France en fait un de ses axes revendicatifs principaux, sans d’ailleurs se limiter aux discours : la revue diffuse des catalogues de photographies et des cassettes vidéos mettant en scène des ados dénudés ou des acteurs pornos de 18 ans « faisant moins », au point que le fondateur de Gaie France et certains de ses comparses sont condamnés à de la prison au milieu des années 1990.
Une « affaire » totalement occultée par les droites lorsqu’il s’agit d’amalgamer « lobby lgbt » (sous-entendu de gauche) et pédophilie…
Studnicki consacre un long développement aux droites nationalistes des années 1970 à nos jours, soulignant la rupture engendrée par les succès électoraux du Front National à partir du milieu des années 1980. Contrairement au représentations courantes dans les milieux lgbt+, Jean-Marie Le Pen ne s’oppose pas frontalement à l’homosexualité, dès lors qu’il s’agit d’une pratique discrète et non militante. Posture qui tranche avec les discours portés par une droite catholique ouvertement homophobe. Le Pen, tout comme sa fille, compte d’ailleurs nombre d’homosexuels dans le « premier cercle » du parti. Ce sont ses prises de positions sur le Vih/Sida qui vont creuser le fossé entre homosexuel.les et Front National, JM Le Pen fustigeant les « sidaïques » et appelant à enfermer les malades dans des « sidatoriums ». Avec Marine Le Pen, un glissement est perceptible : alors que le parti ne s’engage pas frontalement dans la Manif pour tous pour contrer le Mariage homosexuel, la dirigeante frontiste n’hésite pas à s’entourer d’homosexuels notoires, comme c’est le cas aujourd’hui avec nombre de députés « gays » out, ce qui ne l’empêche pas de pérorer contre le « lobby lgbt+ ». Mais dorénavant, c’est la transidentité et la « théorie du genre » qui font l’objet d’assauts répétés par une extrême droite qui ne compte plus officiellement revenir sur le mariage homosexuel.
L’étude de Mickaël Studnicki, qui balaie une longue période glissant de la fin du 19e siècle à nos jours, montre finalement que les droites ont toujours été hostiles à l’homosexualité « visible », puis aujourd’hui à la transidentité, alors qu’elles ont toujours compté nombre d’adeptes de l’amour entre personnes du même sexe, sans qu’il faille voir là une contradiction insurmontable. Deux conception de la sexualité s’affrontent : une sexualité discrète et individualiste d’un côté (à droite) et à partir des années 1970, une fraction de la gauche radicale milite pour une politisation des orientations minoritaires, des corps et du genre visant à déconstruire le patriarcat et l’hétéronormativité.
Les droites elles-mêmes restent divisées sur ces enjeux, ou plutôt affichent des postures plurielles. Au fond, la droite catholique a toujours fait preuve d’une homophobie viscérale, tendance que le Rassemblement National a minorisée ces dernières années. Ce parti reste néanmoins un farouche adversaire des associations lgbt+ et des politiques antidiscriminations. De quoi nous inquiéter pour les années à venir.
G.
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histoire - Association lgbt FIER.E.S ET QUEER
Une association LGBTQIA+ et féministe dans l'Aisne (basée à Saint-Quentin) fieresetqueer@gmail.com
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