Enzo, un film de Laurent Cantet et Robin Campillo
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Il y a des films qui se regardent. D’autres qui vous regardent. Ceux-là, on les porte après, sans savoir très bien où les poser. Enzo est de ceux-ci. Peut-être parce qu’il est habité, déjà, de l’intérieur. Par ceux qui l’ont pensé, par celui qui l’a achevé, par ce personnage de seize ans qui ne demande rien d’autre que de devenir, mais ne sait pas encore quoi.
On pourrait résumer l’histoire simplement. Un garçon, Enzo, né dans l’aisance d’une villa aux hauteurs de La Ciotat, choisit de devenir apprenti maçon. Il tourne le dos à ce qu’on attend de lui, à cette vie toute tracée qui lui semble une chambre trop étroite. Il y a un père qui ne comprend pas, une mère qui voudrait tant comprendre, et puis Vlad, ouvrier ukrainien plus âgé, collègue de chantier, objet d’une fascination qu’Enzo ne nomme pas.
Mais le résumé, ici, trahit. Parce que l’essentiel n’est pas dans ce qui arrive, mais dans ce qui affleure. Dans la manière dont la caméra s’attarde sur un dos qui se muscle, sur des paumes qui s’abîment, sur la lumière qui change à la surface de l’eau. Dans cette façon qu’a Enzo de dessiner sans cesse – des ruines, des statues, des corps – comme s’il cherchait, dans le trait, à saisir ce qui en lui résiste aux mots.
Ce qui touche, dans ce film, c’est la pudeur avec laquelle il approche le désir. Il ne le nomme pas, ne le cadre pas. Il le laisse circuler, incertain, entre amitié et attirance, entre admiration et élan. Vlad dort, torse nu. Enzo se lève, s’approche, pose une main sur sa peau. Et puis non. L’autre se réveille, arrête le geste, sans colère, juste avec la fatigue de celui qui sait que certaines choses ne peuvent pas avoir lieu. La scène est filmée sans emphase, presque comme on retient son souffle. Et c’est peut-être cela, la grâce du film : ne jamais forcer ce qui est encore trop fragile pour être dit.
Ce qui touche, dans ce film, c’est la pudeur avec laquelle il approche le désir...
Il y a autre chose, qui travaille en sourdine. Cette guerre, là-bas, en Ukraine, dont Vlad parle avec une simplicité désarmante. Il ne veut pas y retourner, ne veut pas mourir pour rien. Et Enzo, lui, se demande s’il irait, si ce serait une manière d’exister. Comme si, parfois, la seule façon de se sentir vivant était de frôler la mort.
Le film a cette douceur grave des choses qui ne s’expliquent pas tout à fait. Il est traversé par une absence, aussi. Celle de Laurent Cantet, qui devait le réaliser, et que la mort a pris avant. C’est Robin Campillo qui a mené le projet à son terme. On peut lire au générique : Un film de Laurent Cantet, réalisé par Robin Campillo. Cette phrase, à elle seule, dit quelque chose de ce qu’avance le film : qu’on ne devient soi qu’avec les autres, qu’on se construit en partie dans le regard de celleux qui nous ont précédé.es.
Alors oui, parfois le rythme est lent. Parfois on voudrait plus de chair, plus d’éclats. Mais c’est peut-être cela, aussi, la pudeur : laisser des blancs, des silences, des choses qui ne se remplissent pas.
S..
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