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Je voudrais qu’on me console. Pas d’un grand geste théâtral. Pas avec des mots trop forts, trop définitifs. Non. Quelque chose de plus discret. Une main posée sur l’épaule sans prévenir. Un silence partagé. Quelqu’un qui saurait, sans que j’aie à le dire, que ce qui pèse vient de loin.
C’est étrange comme cette image m’est venue, après avoir vu le film d’Andrew Haigh. Sans jamais nous connaître – le titre déjà est une promesse ou un aveu. On peut vivre à côté des gens, les aimer même, et rester des étrangers. On peut être un enfant pour ses parents, un amant pour l’autre, et pourtant porter en soi des chambres fermées où personne n’entre.
Adam vit dans une tour londonienne presque vide. Il écrit, il regarde par la fenêtre. Un soir, Harry frappe à sa porte, une bouteille à la main. La rencontre est simple, maladroite, belle. Paul Mescal a ce regard qui semble toujours retenir quelque chose, Andrew Scott ce visage où l’enfance n’a jamais tout à fait disparu. Leur histoire naît par petites touches – une épaule effleurée, un souffle dans le cou, la façon de se retourner dans un lit qui devient peu à peu familier.
 Le film aurait pu en rester là, à cette romance hésitante entre deux solitudes. Il y a autre chose.
Adam retourne dans la maison de son enfance. Ses parents sont là. Ils l’attendent, souriants, vivants – alors qu’ils sont morts depuis trente ans. Le cinéma ne cherche pas à expliquer. Ce n’est pas un film de fantômes, pas vraiment. C’est plutôt comme si le passé devenait poreux, comme si certaines blessures, certains mots qu’on n’a pas dits, certains gestes qu’on n’a pas faits, finissaient par trouver une brèche pour revenir.
Ce qui touche, dans ces scènes, c’est leur simplicité. La mère (Claire Foy, bouleversante d’attention discrète) prépare le thé, demande comment ça va. Le père (Jamie Bell) hésite, regarde ailleurs, puis pose enfin une main sur l’épaule de son fils adulte. On pense à ce qu’écrivait Françoise Héritier dans Le Sel de la vie – cette façon de chercher le bonheur non dans l’extraordinaire, mais dans le tremblement ténu de l’ordinaire révélé. Ici, l’ordinaire, c’est une conversation de cuisine, un silence entre deux phrases, un aveu qui monte sans qu’on l’ait prévu.
Adam peut enfin dire qu’il est homosexuel. Le père écoute, répond : "Je savais que tu étais différent. Je n’ai pas su quoi faire." C’est tout. Ce n’est pas une réparation miraculeuse, pas une absolution. Juste une vérité posée là, entre eux, trente ans trop tard.
Et c’est peut-être cela, la consolation. Non pas effacer la douleur, mais lui donner un lieu où elle peut être dite, entendue. Non pas revenir en arrière, mais revenir autrement.
Le film avance sur ce fil fragile, entre réel et étrangeté. La photo joue de lumières feutrées, de reflets dans les vitres, de ces moments où on ne sait plus si ce qu’on voit est là ou déjà ailleurs. Haigh a tourné dans la maison de son enfance – comme si, pour lui aussi, il fallait que le geste soit vrai, intime, presque risqué.
Les critiques en ont dit des choses contradictoires. Certains ont senti un décalage, comme si le mélodrame et le fantastique tiraient le film dans deux directions opposées. Moi, je retiens ceci : que le cinéma peut parfois, sans prévenir, nous tendre une main. Pas pour tout réparer. Pour être là, simplement. Pour nous laisser pleurer un peu, sourire un peu, reconnaître dans la solitude des personnages quelque chose de la nôtre.
Adam dit à Harry, à un moment : "J’ai peur de ne pas savoir aimer." Harry répond : "On apprend."
C’est si simple. C’est tout le film.
Je voudrais qu’on me console. Peut-être que c’est ce qu’on cherche, en allant au cinéma, en lisant, en écoutant. Non pas des réponses, mais des présences. Des récits qui nous tiennent compagnie dans nos propres chambres fermées. Des voix qui disent, sans bruit : tu n’es pas seul à porter ça.
Sans jamais nous connaître est de ceux-là. Un film qui reste, longtemps après l’écran éteint. Un film qui fait de nos absences une matière vivante, et de notre besoin d’être consolé – non une faiblesse – mais une façon d’être encore humain.

S..

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