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La Fête des folles est un roman de la nuit qui fait alterner plusieurs lignes de vie qui finissent par se répondre comme des miroirs brisés. 
D’un côté, il y a Stockholm, le 29 juillet 1971. Le Club Étoile ouvre ses portes à ce qui deviendra, dans la mémoire collective, la plus grande fête de folles de l’histoire suédoise. Taxi après taxi arrivent Kajsa, Bettan, Rosa, Nana, Jeanette, Frances et les autres, celles que le monde relègue au plus bas de l’échelle, jusque dans les marges du monde homosexuel lui-même. Pour une nuit pourtant, elles règnent. Elles boivent, rient, se racontent ; et derrière les mots vifs, derrière les saillies presque théâtrales, remontent les humiliations, la prostitution de survie, la police, les mariages de façade, les identités dissimulées et réinventées. 
De l’autre côté, dans une banlieue plus lointaine et plus silencieuse, il y a Mikael, un enfant puis un adolescent qui ne possède pas encore les mots pour se nommer. Il entend sa mère évoquer le “monsieur inconnu” qui donne des bonbons ; mais cette mise en garde se charge aussitôt d’un trouble plus profond. L’homme inconnu devient figure de conte, promesse obscure, joueur de flûte possible. Car Mikael est un enfant sans miroir : il ne trouve nulle part une image où se reconnaître. Son père lui lit des contes ; et ces contes deviennent la langue intérieure par laquelle le garçon pressent à la fois le danger, le désir, la disparition. À quatorze ans, sa quête de reflet le livre à un homme, puis à un viol, puis à d’autres violences encore. Le roman montre alors, avec une lucidité terrible, comment la soif d’être vu peut conduire un être à marcher vers ce qui le détruit. 
Le livre ne se contente pas de juxtaposer ces deux mondes : il les attire l’un vers l’autre. Un soir, Mikael erre dans le parc des folles ; il y est recueilli, nommé, presque rebaptisé. Ce geste a la force d’une seconde naissance. Ce que la famille, la langue commune, la société et l’enfance n’ont pas su offrir - une place, un visage, un droit d’exister - la communauté des folles le lui donne, fût-ce sous une forme fragile, nocturne, précaire. C’est là le cœur battant du roman : sous le vernis du sarcasme, se cache une immense scène d’adoption. 
Ce qui rend ce roman si saisissant, c’est que Gardell ne choisit jamais entre la chronique historique, la confession blessée et la fable. Il écrit à la lisière du document et de la légende. La fête est réelle, historiquement située ; mais elle devient aussi un royaume éphémère, presque mythologique, où les humilié.es, pour quelques heures, reprennent possession du monde. Le roman est ainsi à la fois politique et enchanté, grinçant et très doux, d’une drôlerie insolente et d’une noirceur qui ne cherche jamais à faire spectacle. 
Le thème majeur, peut-être, est celui du miroir. Un enfant a besoin de reflets pour exister, et que l’absence de tels reflets pousse à les chercher n’importe où. Cette idée traverse tout le roman. Mikael ne poursuit pas seulement un désir ; il poursuit une image possible de lui-même. Les folles, les drag-queens, les figures de travestissement et d’excès ne sont pas ici de simples silhouettes flamboyantes : elles deviennent des surfaces de reconnaissance. Le roman dit magnifiquement qu’être sauvé, parfois, ce n’est pas être consolé, c’est enfin être vu. 
Un autre thème essentiel est celui de la honte. La honte y est sociale avant d’être intime : elle vient du regard public, des insultes, du silence, du mépris, du fait de devoir se cacher jusque sous un faux prénom. Mais elle finit par se déposer au plus profond des corps, au point que les victimes se croient coupables de la violence qu’elles subissent. À cet égard, le livre est d’une force rare : il montre comment la violence sexuelle n’est pas seulement un événement, mais un travail de contamination intérieure. Le sujet n’est pas traité comme un choc romanesque ; il est traité comme une longue défiguration du rapport à soi. 

…quelqu’un avait écrit sur sa porte : « ICI HABITE UN PÉDÉ »[…] il a fallu deux semaines pour la retrouver. Elle s’était pendue bien sûr, et oui, elle n’avait manqué à personne, pour ainsi dire…

Le roman interroge aussi la fabrique de la masculinité. Les “folles” y apparaissent comme celles que l’ordre viril rejette en premier, parce qu’elles défont la frontière rassurante entre le masculin autorisé et le féminin méprisé. En filigrane, Gardell suggère que la violence ne vient pas de celles et ceux qui brouillent les genres, mais de la norme elle-même, lorsqu’elle impose ses modèles, ses silences, ses exclusions. Le livre prend ainsi une portée très contemporaine, sans jamais perdre son ancrage historique. 
Il faut aussi insister sur le rôle du conte. Les souliers rouges, le joueur de flûte, l’enfant qu’on emmène, le personnage qui suit un appel dangereux : toute la symbolique du livre passe par cette matière enfantine. Mais Gardell retourne le conte contre lui-même. Le conte n’est plus le lieu où le monde s’ordonne ; il devient le langage par lequel un enfant tente de comprendre ce qui le menace et ce qui l’attire. 

Toutes éclatèrent à nouveau de rire. Car telle était la règle : plus une chose était horrible, plus on en riait...

Enfin, La Fête des folles est un roman sur la langue comme survie. La répartie, le mauvais esprit, la cruauté drôle, le mot d’esprit obscène ou tendre : tout cela n’est pas décoratif. C’est une stratégie de résistance. Les folles ne parlent pas ainsi pour briller, mais pour ne pas mourir tout à fait du chagrin qui les entoure. Leur langue crée une communauté ; elle transforme la blessure en rythme, la honte en théâtre, l’abandon en fraternité. Le roman rend à des existences moquées leur éclat verbal, donc leur dignité. 
Au final, La Fête des folles me paraît moins être un roman “sur” des marginaux qu’un roman depuis leur bord du monde. Il ne demande pas qu’on les plaigne ; il exige qu’on les entende. Et ce qu’on entend, dans ce livre, ce n’est pas seulement la plainte de vies fracassées. C’est une musique de survie, insolente, blessée, magnifique ; la preuve que, même relégué.es dans la nuit, certains êtres savent encore inventer une fête qui ressemble à une revanche.
Je recommande très vivement ce roman pour la beauté blessée de son écriture et la profondeur humaine avec laquelle il éclaire les vies tenues à la marge.
S..

Repères : 
- Jonas Gardell est une figure majeure des lettres suédoises contemporaines. Écrivain des blessures intimes, des existences mises à l’écart et des mémoires queer, il mêle à une grande sensibilité romanesque une ironie mordante et une profonde compassion pour les humilié.es.
- Le 29 juillet 1971, le Club Étoile s’installe à Piperska Muren, à Stockholm. D’après un compte rendu publié dans la revue suédoise Revolt et relayé ensuite par QX, la soirée d’inauguration aurait réuni environ 700 personnes et serait entrée dans la mémoire queer suédoise sous le nom de “Sveriges största fjollparty” (“la plus grande fête de folles de Suède”).
 

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