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Recueil publié par notre association en mars 2026, à l'occasion de notre 7e festival. 184 p. illustrations noir et couleur, 10 euros.

En 1970, la France s’éveille dans un fracas politique et symbolique. Deux ans après Mai 68, les rues gardent l’odeur de la peinture fraîche et des pavés retournés. Des jeunes, des femmes, des homosexuel.les refusent de rentrer dans l’ordre. Les slogans ne disparaissent pas : ils s’infiltrent dans les corps, les chambres, les relations amoureuses, les discours. De la Sorbonne aux cuisines, des bancs de la fac aux arrière-salles des cafés, quelque chose s’agite. Cette agitation traduit la volonté d’en finir avec la soumission des corps - féminins, homosexuels, minorisés - aux structures d’un pouvoir patriarcal et hétérocentré.
Les années 1970 marquent une décennie de rupture, d’invention et de désordre créateur. On y ose dire « nous » - un nous pluriel, contestataire, souvent contradictoire. Les luttes féministes et homosexuelles, distinctes dans leurs origines, se croisent, se frôlent, s’affrontent, parfois se rejettent, souvent s’inspirent. Entre 1970 et 1979, elles forgent ensemble un vocabulaire, des gestes, des imaginaires et des pratiques politiques qui impriment durablement la pensée et les luttes à venir.
Le choix de circonscrire cette exploration aux années 1970-1979 n’est pas neutre. Il procède d’abord d’une fascination, nourrie par nos lectures, pour la flamboyance insurrectionnelle de cette période - cette façon de mêler allègrement la théorie et la parade, le manifeste et le déguisement. Ces années brillent d’un éclat particulier, fait d’une audace tactique et d’une inventivité esthétique : le subversif devient une méthode. C’est un temps de libération qui se pense et s’expérimente dans l’exubérance des désirs et la radicalité des refus, avant que la tragédie du sida n’impose une autre militance, tout aussi cruciale mais marquée par l’urgence vitale, le soin et le devoir de mémoire. Les années 70 représentent ainsi un moment de grâce et d’insouciance relative, un laboratoire du possible dans lequel tout semble encore à inventer, y compris les moyens excentriques de cette invention.
Ce recueil explore ces années brûlantes non comme un catalogue de faits ni une simple chronologie, mais comme un tissu vivant de résistances, de désirs et de contradictions. Il ne dresse pas seulement l’inventaire des groupes mais interroge la manière dont leurs pratiques, leurs mots et les corps redéfinissent la notion même de militantisme. Entre 1970 et 1979, militer signifie vivre autrement, aimer autrement, parler autrement. Militer, c’est refuser la séparation entre théorie et vie, privé et politique, sexe et société.
Le début de la décennie 70 voit surgir deux révolutions parallèles : féministe et homosexuelle. La première puise son souffle dans le Mouvement de Libération des Femmes (MLF), qui fait irruption sur la scène publique en 1970 lors du dépôt d’une gerbe à la femme du Soldat inconnu. Ce geste, spectaculaire et dérangeant, ouvre une brèche : le corps des femmes devient un champ politique. « Notre corps nous appartient » ne résume pas un simple slogan, mais une méthode de lutte, un projet d’émancipation totale.
Dans le même temps, une parole homosexuelle nouvelle, radicale, insolente secoue la France. Le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR), né en 1971, rejette la respectabilité bourgeoise de l’association Arcadie. Les militant.es du FHAR refusent que la société s’en tienne à les tolérer : ils et elles veulent exister pleinement, choquer, rire, renverser les normes. Leurs tracts, leurs apparitions médiatiques, leurs prises de parole dans les amphis et les rues portent la même exigence que le MLF : libérer le désir, de l’ordre patriarcal et hétérosexuel.
Ces deux mouvements partagent un ennemi commun - la norme - et une conviction : la domination traverse le corps, et c’est par lui qu’elle se combat. Leurs trajectoires divergent toutefois. Les luttes féministes rassemblent d’abord des femmes hétérosexuelles, en résistance à la double injonction d’être mère et épouse ; les luttes homosexuelles s’animent principalement d’hommes, parfois indifférents ou hostiles aux revendications féministes. De la tension entre ces histoires jaillit une part essentielle de l’énergie politique de la décennie.
Ces pages s’inscrivent dans cet espace de friction. Dans la rencontre entre féministes et homosexuel.les, entre gouines, travesti.es et pédés révolutionnaires, se forge une pensée politique inédite. Ces croisements, multiples, prennent la forme de groupes mixtes, d’amitiés militantes, d’amours interdites, de querelles théoriques. Ils rappellent que la militance des années 70 s’expérimente avant tout : elle se vit comme une pratique du désordre.
Longtemps invisibilisées par le mouvement féministe et par le mouvement homosexuel masculin, les militantes lesbiennes occupent une place centrale dans cette histoire. Le lesbianisme devient à la fois expérience existentielle et choix politique, rupture avec l’hétérosexualité comme régime d’oppression. Les « Gouines rouges » et d’autres collectifs féministes radicaux se dressent en conscience critique du MLF et du FHAR. Leurs revendications, leurs pratiques, leurs écrits annoncent déjà la pensée queer avant la lettre : déconstruction du genre, refus des normes sexuelles, affirmation d’identités plurielles.
Ce recueil assume un point de vue militant et situé. Il affirme que l’histoire des luttes ne se raconte pas depuis nulle part ni sans engagement. Ici, la recherche devient geste politique. Les archives vibrent de subjectivité, les témoignages d’émotion, les analyses d’affects. Les mots d’hier résonnent dans ceux d’aujourd’hui : parler du MLF et du FHAR revient à évoquer #MeToo, #PMApourToutes, les Marches des Fiertés, la non-binarité, les transidentités.
La méthode adoptée privilégie le croisement des sources et des voix : travaux universitaires, textes militants, articles de presse, tracts, affiches, chansons, surtout paroles directes de celles et ceux qui ont vécu ces années. Les témoignages ne décorent pas le discours : ils l’incarnent, le nourrissent, le prolongent. 
Entre 1970 et 1979, les militances féministes et homosexuelles ne se contentent pas de contester : elles inventent de nouvelles manières d’habiter le monde. Elles transforment la rue, le langage, l’amour, la fête, la colère. Elles font du quotidien un champ de bataille, du plaisir une insoumission. Leurs héritages résonnent aujourd’hui dans chaque geste de résistance aux normes de genre, à la domination masculine, à l’hétérosexualité obligatoire.
Ce texte ambitionne de redonner chair à cette décennie d’audace et de contradictions. Il ne cherche pas la nostalgie, mais la continuité. Il ne commémore pas, il prolonge. Raconter ces luttes, c’est rappeler que rien ne demeure acquis, que les droits des femmes et des minorités sexuelles restent des conquêtes fragiles, et que l’émancipation, pour durer, doit sans cesse se réinventer.
1970–1979 : dix années durant lesquelles la France découvre que le corps peut devenir un champ politique, la parole une arme, la joie une stratégie révolutionnaire. Dix années pendant lesquelles des femmes et des homosexuel.les refusent de demander la permission d’exister.

Ces pages leur appartiennent, ainsi qu’à celles et ceux qui continuent de se battre pour un monde inclusif.
 

NOS CORPS, NOS AMOURS, NOS COLÈRES, luttes lgbt et féministes dans les années 1970
NOS CORPS, NOS AMOURS, NOS COLÈRES, luttes lgbt et féministes dans les années 1970
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