Interview de Camille Corcéjoli, auteur du roman "Transatlantique"
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Né en 1987 et résidant à Lille, Camille Corcéjoli est auteur, enseignant et chercheur en sciences sociales. Dans sa pratique artistique, il écrit et interprète sur scène des récits questionnant l’intime pour parler de féminisme, de genre et de sexualité. Transatlantique est son premier roman.
1/ Votre titre, Transatlantique, dit déjà le déplacement, la traversée, le passage. Pourquoi avoir choisi de nommer le livre à partir d’un espace de circulation, presque d’un entre-deux, plutôt qu’à partir du corps ou de l’opération elle-même ?
Je voulais un titre qui reflète, dans un même mouvement, la traversée du road trip et la traversée du genre. Explorer l’épaisseur de ces deux voyages. Ne pas entrer par l’opération, trop chargée d’imaginaires préconçus, mais finir par elle. Quand on arrive à la clinique, j’espère que le regard des lecteur∙ices s’est déjà déplacé, qu’il s’est détourné d’un récit unique, linéaire et monolithique de la transition. On peut alors vivre cette expérience avec Alex, sans surplomb. C’est, en tout cas, le pari.
2/ Ce qui m’a frappé.e dans le livre, c’est qu’il propose une véritable géographie queer : les lieux ne sont jamais de simples décors, ils organisent l’expérience. L’aéroport, Stonewall, la plage, le cabinet médical, la chambre post-opératoire : avez-vous pensé l’écriture comme une cartographie des espaces trans et queer ?
J’ai surtout imaginé l’écriture de manière cinématographique pour que les lecteur∙ices se sentent inclus∙es dans la bande d’ami∙es, la caméra à l’épaule, immergé∙es dans le road trip. Et cette immersion donne en effet accès aux lieux assignés de l’expérience trans, comme les espaces médicaux, mais aussi à la découverte d’espaces communautaires… Créer des espaces de vie qui échappent à la violence, au regard et à la norme, c’est une question de survie pour la communauté queer. Et j’avais le désir que les lecteur∙ices ressentent cette joie brute de la découverte d’un espace public queer, notamment avec la scène de la plage à New York.
3/Le roman refuse très tôt l’idée d’un “moment zéro”, d’une origine stable qui viendrait expliquer rétrospectivement toute une vie. Est-ce que ce refus est pour vous une manière de résister à la violence narrative imposée aux personnes trans, sommées de produire un récit cohérent, linéaire, justifiable ?
Oui, très clairement. En tant que personne trans, « on » (c’est-à-dire les psychiatres, les médecins, l’administration, la justice) attend de nous un certain récit pour accéder aux hormones, aux opérations, au changement d’état civil. Ce récit s’est assoupli ces dix dernières années, mais il reste souvent structuré par des mots-clés à cocher : un vécu de souffrance, un sentiment d’évidence depuis l’enfance, une bascule claire vers l’autre genre. Je me souviens que pour accéder à de la testostérone, il y a quinze ans, j’avais raconté avec malice au psychiatre que je m’identifiais à Brad Pitt depuis mon plus jeune âge… J’ai écrit Transatlantique comme un contre-récit pour contribuer à faire émerger un texte souterrain : celui de la joie, de la complexité, mais aussi du doute. Il m’importait notamment de célébrer ce droit au doute dans les expériences trans, comme dans n’importe quelle expérience humaine. « Le moment zéro », le texte qui ouvre le roman, s’achève d’ailleurs par ces mots : « À vous, je peux le dire, j’ai les seins qui doutent »
4/ Dans Transatlantique, la médecine apparaît comme une institution de contrôle du récit autant que du corps. Les médecins n’attendent pas seulement des signes cliniques : ils demandent une histoire, une souffrance, une intelligibilité. Aviez-vous le sentiment, en écrivant ces scènes, de documenter une forme de gouvernement biopolitique des existences trans ?
J’aurais pu écrire des dizaines de textes sur le rapport au corps médical. Le roman ne prend pas cette direction par choix, mais je tenais effectivement quand même à faire apparaître, au fil de la transition d’Alex, la violence de ce rapport aux institutions - médicales comme administratives -, ainsi que l’imposition d’un récit normé.
5/ La scène chez l’endocrinologue est particulièrement violente parce qu’elle montre une maltraitance feutrée, presque banale, socialement admise. Est-ce que vous avez voulu écrire contre cette banalisation-là, contre ce que le monde cis appelle encore trop facilement “protocole”, “accompagnement”, “soin” ?
Oui, une banalisation à la fois dans la sphère médicale et au-delà. On m’a dit à plusieurs reprises que le livre documentait de manière intéressante « des maladresses », notamment du corps médical. Depuis, je déteste le mot maladresse. Il excuse trop souvent la violence. L’idée du roman, en suivant le personnage d’Alex au plus près, est justement de donner à voir combien la transphobie - même lorsqu’elle est diffuse, de basse intensité ou pleine de bonne volonté - épuise et abîme.
Pour moi la souffrance vient de la violence de nos sociétés, la joie appartient à la transition, au fait de se choisir.
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6/ On parle beaucoup des violences faites aux personnes trans, et il le faut. Mais votre livre fait aussi place à autre chose : la joie, le désir, l’amitié, le burlesque parfois. À un moment, il est dit que le moteur de la transition, ce n’est pas seulement la souffrance, c’est aussi la joie. Était-il important pour vous de sortir d’une économie narrative où les vies trans ne seraient lisibles qu’à travers le malheur ?
Pour moi la souffrance vient de la violence de nos sociétés, la joie appartient à la transition, au fait de se choisir. Dans l'écriture de Transatlantique, je tenais à ce que la réalité de la violence transphobe s’efface progressivement face à la force collective, celle du voyage, celle de l’amitié. J’ai écrit le roman que j’aurais eu besoin de lire il y a 15 ans. Un roman où la joie et la tendresse l’emportent. Et un roman qui donne envie de transitionner.
7/ L’un des plus beaux gestes du livre, à mes yeux, consiste à faire de l’amitié queer une infrastructure de survie. Harli, Djo, Louise ne sont pas des personnages satellites : iels fabriquent les conditions mêmes de la traversée. Souhaitiez-vous écrire une politique du care queer, où l’amitié devient une contre-institution face à la violence médicale et sociale ?
Transatlantique, c’est avant tout un grand road trip amical. C’est ainsi que je présente le livre, avant même d’aborder la question de la transition. L’amitié qui lie Alex, Louise, Harli et Djo a ceci de particulier que c’est une amitié pleine de douceur, de tendresse, de proximité, de soin et d’intimité. Une intimité qui devrait faire basculer le roman du côté de l’adolescence ou de la romance. Mais mes personnages ont trente ans et iels cultivent cette proximité du quotidien, sans enjeu amoureux. Et j’aime particulièrement cette brèche qu’ouvrent les amitiés queers dans nos manières de vivre, de faire famille et de vieillir ensemble.
8/ Le moment où Alex découvre son nouveau torse est bouleversant, notamment parce qu’il n’est pas entièrement seul : il y a autour de lui la présence de ses ami·es, une qualité de regard qui ne juge pas, qui n’examine pas, mais qui accueille. Comment avez-vous pensé cette scène ? S’agissait-il aussi de réinventer la question du regard porté sur le corps trans, un regard qui ne soit ni médical, ni fétichisant, ni normatif ?
Cette scène est très largement inspirée de mon propre vécu. Et pour être tout à fait honnête, je ne l’ai pas vraiment théorisée. Mais il est certain que le regard accueillant des ami∙es est précieux à ce moment-là. Les larmes aux yeux, iels disent à Alex qu’il est beau. Face à la figure du monstre si souvent associée aux transitions, nous devons lutter pour réinitialiser la beauté et nous l’approprier. Et l’amitié a ce pouvoir.
9/ Ce passage du miroir m’a semblé très fort parce qu’il déplace le torse du côté du paysage, presque de la topographie : épaules, collines, soleil, ligne d’horizon. Le corps cessant d’être problème devient surface sensible, territoire à habiter. Est-ce que cette poétique du corps comme paysage était présente dès le départ dans votre projet d’écriture ?
J’ai participé il y a quelques années à un atelier d’écriture avec des personnes queer intitulé « Si mon corps était un paysage, ce serait… ». L’atelier m’a bouleversé et j’avais, en effet, envie dès le départ de restituer dans le livre cette joie émue de la découverte d’un corps-paysage à arpenter.
10/ Stonewall occupe une place non négligeable dans le livre, mais vous ne le traitez jamais comme un sanctuaire intouchable. Il y a de la mémoire, bien sûr, mais aussi de la marchandisation, une forme de muséification queer, et même des hiérarchies de race, de classe, de genre qui persistent. Vouliez-vous interroger la manière dont les lieux de mémoire queer sont aussi récupérés, blanchis, dépolitisés ?
Oui, mais avec humilité, à la hauteur de ce que les personnages perçoivent sur une visite éclair à New York. Il s’agissait surtout de ne pas en faire un espace idéalisé, une mémoire fixe, quand on sait combien il y a eu des formes de white et cis-washing de l’histoire des émeutes.
11/ L’irruption de Charlottesville dans le livre est très forte. Elle rappelle que les existences trans et queer ne sont jamais séparées du contexte politique général, du fascisme, du suprémacisme blanc, des violences réactionnaires. Était-il essentiel pour vous de faire entrer cette actualité-là dans le récit, pour refuser toute lecture dépolitisée de l’intime ?
Oui, je pense que c’est important dans le contexte que nous traversons actuellement, mais aussi dans la temporalité du récit, qui est celle du premier mandat de Donald Trump. J’ai essayé de m’attacher à ce que les personnages ressentent face à la violence de l’extrême droite, sans héroïsation de ce groupe d’ami∙es queer et blanc∙hes, catapulté∙es dans un contexte où ils se sentent hors sol des collectifs militants et se cherchent un pouvoir d’agir.
12/ Vous choisissez la forme du roman d’autofiction. Pourquoi ce choix ? Qu’est-ce que l’autofiction vous permet que le témoignage, l’essai ou le simple récit autobiographique ne vous auraient pas permis ? Est-ce qu’elle vous offre une liberté pour défaire justement les assignations au “vécu brut”, à la vérité documentaire attendue des auteur·ices trans ?
Ce qui m’a porté au départ, c’est de comprendre comment, à partir de mon vécu, je pouvais proposer un imaginaire singulier autour de la transition. On me dit souvent que c’est un récit très intime, mais je ne le ressens pas comme ça. J’ai choisi très consciemment ce que je partage – ou non - de ma vie, et la manière dont je me réinvente. Et puis, m’en tenir au témoignage aurait risqué de resserrer le récit autour de la transition (cette vérité documentaire attendue des auteur∙ices trans que vous évoquez), alors que je voulais aussi écrire un roman d’amitié, traversé de péripéties, qui parle de famille choisie, d’espaces queer, de soin et de tendresse. D’où ce choix de l’autofiction, qui m’a permis un espace de liberté plus vaste.
13/ Votre écriture est très fragmentée : prose, vers, scènes, souvenirs, notations, éclats. Cette forme discontinue donne le sentiment qu’aucune narration droite ne peut contenir ce qui se joue. Est-ce que cette fragmentation est une nécessité esthétique, ou aussi une nécessité politique ?
Mon écriture s’ancre initialement plutôt dans le slam et la poésie. En me lançant dans un roman, j’ai voulu « jouer le jeu » en construisant un récit unique et une chronologie stable. Mais j’ai vite été rattrapé par des récits parallèles et des formes plurielles qui s’imposaient à moi. Avec la prose, je n’arrivais, par exemple, pas à atteindre la même puissance de suggestion et d’imaginaire qu’avec l’écriture poétique. J’ai donc décidé d’accueillir cette multiplicité (plus comme un constat esthétique que par nécessité politique, je vous l’avoue), et j’ai consacré beaucoup de temps à élaborer des frises murales, à grand renfort de posts-it, de gommettes et codes couleurs pour faire tenir cet ensemble dans un même souffle.
14/ J’aimerais vous entendre sur la langue. Comment écrit-on un corps trans sans reconduire la grammaire qui l’a blessé ? Comment écrire la poitrine, le torse, les hormones, la sexualité, sans retomber dans les catégories qui enferment ?
Ma première transition, et la plus puissante, a été celle des mots. Dire « torse » et avoir un torse. Nommer mon corps à mon image, avec la complicité d’ami∙es et d’amant∙es qui réinventent avec moi. Dans Transatlantique il y a deux moments forts à cet égard : le premier amant d’Alex qui l’aide à dissocier ses seins de son genre, et un amoureux avec qui il joue à avoir des « seins de location ». Tout au long du texte, j’ai essayé de retranscrire la douceur et la créativité de ces mots choisis.
15/ À qui adressez-vous ce livre ? Aux lecteur·ices trans, d’abord ? Au monde cis ? À une mémoire queer à venir ? Ou bien écrivez-vous précisément contre l’idée qu’il faudrait choisir un destinataire unique, stable, identifiable ?
Au départ, le livre s’adressait surtout à une communauté en particulier : la communauté cis. J’avais envie de faire une place à mes côtés pour que l’on puisse regarder ensemble nos rapports au genre, à la médecine, à la famille, à nos doutes. Il y avait cette volonté de participer, à mon échelle, à la multiplication des récits de transition, pour que le langage cesse d’échouer et que l’imaginaire projeté sur le mot « trans » soit plus proche de la pluralité de nos vécus. Puis, en avançant dans l’écriture, est apparu le désir d’un récit de voyage et d’amitiés queer. Le road trip a pris le devant de la scène et les textes sur la transition sont venus se tisser autour de cette trame narrative. L’adresse du livre s’est ainsi élargie. Et je reste toujours particulièrement touché par les retours des personnes trans sur le roman.
16/ Dans le contexte actuel de backlash antitrans, quelle fonction peut encore avoir la littérature ? Témoigner, oui, sans doute. Mais peut-elle aussi déplacer l’imaginaire collectif, produire d’autres formes de sensibilité, ouvrir des conditions de vivabilité ?
Oui, elle peut donner aussi de la force, faire rempart contre la solitude, permettre de partager des colères, des luttes, des élans aussi. Moi, ce que j’aime particulièrement, c’est écrire des textes qui font advenir des présents et des futurs désirables. Une bouffée d’air que je m’octroie et que je partage.
17/ Enfin, votre livre semble dire qu’on ne “revient” jamais vraiment d’une traversée, qu’on n’en sort pas identique, ni même stabilisé·e. La dernière phrase ouvre davantage qu’elle ne clôt. Est-ce que vous diriez que Transatlantique n’est pas un livre sur l’arrivée, mais sur l’apprentissage d’une instabilité habitable ?
Alex est un « trentenaire jovial angoissé ». Et il me ressemble beaucoup. J’ai toujours eu peur du changement, toujours eu besoin d’organiser ma vie, de peser mes décisions. Mais la transition a été une bascule. J’ai été bouleversé en essayant un binder, alors j’en ai acheté un. J’ai été bouleversé par un atelier drag queer, alors j’ai décidé de transitionner. J’ai été bouleversé par une discussion sur les effets de la testo, alors j’en ai pris… Sans jamais être sûr. Sans jamais vraiment peser mes décisions, sinon comment oser se lancer dans un monde si violent envers les personnes trans ? J’ai consciemment décidé d’être inconscient. Et c’est ce souffle joyeux de vie, d’envie et d’élan que j’essaie de retranscrire dans le livre. Il n’y a pas d’arrivée, seulement un mouvement.
Propos recueillis par S..
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