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Avec Transatlantique, Camille Corcéjoli ne s’attache pas à l’idée rassurante d’une métamorphose accomplie ; il écrit au plus près du passage, de ce qui vacille avant, pendant et après, là où le corps devient l’espace même d’une épreuve du vivant. C’est un livre de seuils, de traversées, de saccades. Un livre qui ne cherche jamais à rassurer. Il ne donne ni origine parfaitement lisible, ni vérité rangée, ni identité offerte comme une ligne claire. Dès les premières pages, quelque chose résiste : le narrateur refuse de « mettre en ordre » sa narration trans, refuse de fabriquer après coup une enfance explicative, un commencement net, une cohérence rétrospective. Ce refus est essentiel. Il arrache le livre à la logique du témoignage disciplinaire. Il nous dit d’emblée qu’une vie trans n’est pas un dossier à classer, encore moins une fable à rendre acceptable ; elle est un mouvement, une matière, un trouble qui pense. 
Le récit, largement inspiré de l’expérience de l’auteur, suit une ligne simple en apparence : Alex traverse l’Atlantique avec trois ami.es (Harli, Djo, Louise) pour subir une opération du torse (une torsoplastie) aux États-Unis. Mais ce qui pourrait n’être qu’un récit médical ou une chronique de transition devient très vite autre chose : une cartographie affective, politique et sensorielle. Il y a l’aéroport, la peur de l’avion, les médicaments avalés dans le petit matin, les larmes qui montent avant même le départ. Il y a New York, Stonewall, les drapeaux arc-en-ciel, les bars trop chers et déjà un peu muséifiés, mais aussi la danse, les corps qui se frôlent, les visages qui s’éclairent dans la nuit, les chansons qui rendent l’air plus respirable. Il y a les chambres partagées, les réveils lents, les petits déjeuners en désordre, la plage, la fatigue, les confidences, le désir, la peur qui remonte à la gorge comme une vague. Et derrière cela, toujours, l’opération qui approche comme un point fixe au milieu du vacillement.
Ce que le livre réussit magnifiquement, c’est à faire sentir que la transition n’est jamais un événement isolé. Elle n’advient pas dans le vide. Elle se fait dans un monde saturé de regards, de procédures, de normes, de violences minuscules et massives. Transatlantique montre très bien ce que rencontrent les personnes trans : non pas seulement une hostilité frontale, mais cette fatigue plus insidieuse d’être sans cesse relu.e contre soi. Le mégenrage, ici, n’est pas toujours formulé comme un pronom faux ; il est plus diffus, plus visqueux, plus quotidien. Il se loge dans les remarques médicales qui rabattent Alex sur des signes supposément « féminins », dans la surprise d’une endocrinologue devant de « longs cils », dans l’insistance à relire le corps depuis une grammaire binaire et normative. Il est là quand un goitre devient « typiquement féminin », quand le soin se transforme en suspicion, quand il faut encore raconter sa vie selon les attentes du pouvoir médical, fournir le bon récit, la bonne souffrance, le bon dosage de mal-être pour obtenir hormones et papiers. Le texte est, à cet endroit, d’une justesse très dure : il montre que l’institution ne demande pas seulement aux personnes trans de se justifier ; elle leur demande de se traduire dans la langue de ceux qui les administrent. Et cette traduction est une violence.

Mais je ne suis pas trans Sauf quand tu as besoin d’une explication Je ne suis pas pédé Sauf quand tu me vois hétéro Je ne suis pas un garçon Sauf quand tu ne me laisses pas d’autre espace (Camille Corcéjoli).

La scène chez l’endocrinologue est à cet égard l’une des plus fortes du livre. Tout y est : la condescendance, l’indiscrétion, la pathologisation, l’examen du corps comme territoire à rectifier, l’intrusion jusque dans la sexualité, l’idée qu’une existence trans n’est recevable qu’à condition d’être encadrée, vérifiée, validée. Le livre montre aussi la manière dont ces violences débordent le cabinet : elles poursuivent les corps dans l’espace public, sur la plage, dans le moment très simple et pourtant terrible où retirer un binder redevient un geste de vulnérabilité pure, un saut dans l’eau pour devancer le regard des autres. Alex marche les bras croisés sur sa poitrine, se jette dans l’océan comme on traverse une ligne de feu. Ce sont ces détails-là qui donnent au texte sa puissance politique : il ne théorise pas la violence anti-trans, il la fait passer dans le corps, dans le souffle, dans les micro-stratégies de survie. 
Mais ce qui me touche le plus dans Transatlantique, c’est qu’il ne laisse jamais ces violences avoir le dernier mot. Le livre sait très bien ce qui mutile, ce qui humilie, ce qui use. Et pourtant il choisit, obstinément, de laisser monter autre chose. Une douceur. Une joie. Une force collective. Alex le dit à un moment, presque à contre-courant de tous les récits attendus : « le moteur » de sa transition, ce n’est pas seulement la douleur, c’est aussi la joie. Cette idée m’a paru très belle, très importante. Parce qu’elle déplace tout. Elle sort la narration trans du monopole du trauma. Elle rappelle que devenir soi peut aussi être porté par un élan, un désir de vie, une expansion. La joie, ici, n’est pas naïve. Elle n’efface rien. Elle ouvre simplement une brèche dans le récit dominant de la souffrance obligatoire. 
Cette joie passe d’abord par les autres. Harli, Djo, Louise : il faudrait presque parler d’iels comme d’un chœur, d’une constellation, d’un tissu vivant autour d’Alex. Iels ne sont pas là pour “soutenir” au sens un peu abstrait du terme ; iels sont là avec leurs corps, leurs blagues, leurs paniques, leurs gestes, leurs bras, leur façon d’aimer. Le roman dit quelque chose de très précieux sur l’amitié queer : elle n’est pas un décor affectif, elle est un contre-monde. Elle invente un autre régime de présence que celui de l’institution. Là où les médecins scrutent, classent, interrogent, les ami.es enveloppent, attendent, font rire, laissent respirer. Là où le monde cis réduit sans cesse le corps trans à une anomalie ou à un problème, l’amitié queer le rend à sa banalité lumineuse. Il y a dans ces scènes de groupe (les matins en vrac, les danses, les blagues, les photos, les baignades, les messages) une forme de politique tendre, presque souterraine, mais essentielle : celle d’une communauté qui rend le monde de nouveau habitable.
Et puis il y a ce moment, peut-être le plus beau du livre, celui que je n’arrive pas à relire sans émotion : Alex, après l’opération, face au miroir, découvrant son torse. Non pas comme on vérifierait un résultat, non pas comme on constaterait une conformité enfin obtenue, mais comme on regarde apparaître un paysage nouveau. C’est cela qui bouleverse : Corcéjoli écrit cette découverte non dans le vocabulaire de la correction, mais dans celui de la vision. Les épaules « découpent l’horizon », les biceps deviennent des collines, le duvet une pluie légère, les tétons « deux soleils rouges ». Le torse n’est plus ce lieu de lutte, de dissimulation, de dysphorie ou de surveillance ; il devient territoire, lumière, surface sensible. Alex y pose un regard tremblant, presque comme on salue quelqu’un qu’on rencontre enfin. Et ce moment est d’autant plus bouleversant qu’Alex ne le traverse pas seul : la présence de ses ami.es, douce, attentive, presque recueillie, entoure la découverte de ce nouveau torse d’une tendresse rare, comme si ce corps pouvait enfin naître dans des regards qui ne le jugent pas mais le reconnaissent. Ce passage est magnifique parce qu’il répond, en silence, à tout ce qui précédait : au contrôle médical, au regard social, à la fatigue d’être toujours examiné. Ici, pour la première fois peut-être, le corps n’est plus lu par les autres. Il est regardé depuis soi. Il n’est plus problème. Il devient présence. 
Le livre n’oublie jamais pour autant que cette traversée intime a lieu dans un monde historique, traversé de violences plus larges. Stonewall n’est pas seulement une mémoire queer glorieuse ; c’est aussi un lieu devenu marchandise, scène de consommation, mémoire partiellement neutralisée. Et plus loin, Charlottesville surgit comme une déchirure brutale : le fascisme, la violence blanche, les images de l’attaque vues sur un écran d’aéroport rappellent que les vies trans et queers ne flottent jamais au-dessus du politique. Elles y sont prises, exposées, menacées. Cette lucidité sauve Transatlantique de toute idéalisation. Le livre sait que les espaces queer ne sont ni purs ni hors du monde. C’est peut-être pour cela qu’il touche si juste : il ne rêve pas un refuge absolu, il cherche des zones respirables. 
Ce que je garde, au fond, c’est cela : Transatlantique est un livre sur la possibilité d’arriver à soi sans se rendre entièrement à l’ordre qui vous nomme. Il montre les violences trans dans leur vérité concrète : le mégenrage diffus, l’intrusion médicale, la bureaucratie du soupçon, l’exposition du corps au regard des autres. Mais il montre aussi ce qui, malgré tout, persiste : des ami.es, une plage, des mains, des rires, une chambre, une danse, un miroir, un torse découvert comme un horizon. Et cette phrase finale, magnifique, qui défait toute logique de retour : « Je ne rentre pas ». Non, on ne rentre pas. On arrive. Et parfois, arriver, c’est déjà une forme d’insurrection.
S..
 

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