"Moi, Giovanna", de Giovanna Rincon et Stéphanie Malphettes
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Lire Moi, Giovanna, c’est entrer dans une trajectoire où l’intime et le politique ne cessent de se répondre. On peut en rappeler les faits, bien sûr : l’enfance à Bogotá, la pauvreté, la violence du père, la certitude intime d’être une fille, la fuite, la transition, le salon de coiffure, le VIH, l’exil, le travail du sexe. Mais réduire Moi, Giovanna à cette succession d’épreuves serait passer à côté de ce que le livre fait vraiment. Car ce récit n’est pas seulement l’histoire d’une vie blessée. C’est l’histoire d’une vie qui refuse d’être confisquée.
Publié chez Grasset en janvier 2026 sous le sous-titre Une enfance trans à Bogota, le livre est coécrit par Giovanna Rincon avec Stéphanie Malphettes. Il revient sur les premières années de Giovanna, jusqu’à son arrivée en Europe, d’abord en Italie, où elle est travailleuse du sexe. Ce choix de s’arrêter avant la pleine trajectoire militante est important : le livre ne commence pas par la figure publique d’Acceptess-T, ni par l’icône trans reconnue, ni par la responsable associative devenue incontournable dans les luttes pour la santé communautaire. Il commence plus bas, plus loin, dans l’enfance, là où le monde n’a pas encore de mots justes, mais déjà beaucoup de violence.
Le livre montre que l’identité de genre n’apparaît pas comme une idée abstraite ou une revendication théorique. Elle est là très tôt, dans le corps, dans la sensation, dans cette évidence intérieure que l’entourage refuse de reconnaître. Giovanna comprend enfant qu’elle s’identifie au féminin, mais cette vérité intime rencontre immédiatement un ordre familial, social et masculin qui veut la corriger. Le père occupe une place centrale dans cette violence : alcool, machisme, refus de son identité, brutalités physiques et psychologiques.
Cette partie du récit est essentielle. Elle montre que le patriarcat ne se contente pas d’organiser les rapports entre hommes et femmes : il surveille aussi les corps, les gestes, les postures, les enfances. Il décide ce qu’un enfant assigné garçon doit devenir. Il impose une virilité comme une prison. La violence faite à Giovanna n’est donc pas seulement individuelle ; elle est la traduction intime d’un ordre politique. Le père n’est pas seulement un homme violent. Il devient, dans le récit, le représentant domestique d’un monde qui exige que les corps obéissent.
Mais Moi, Giovanna n’est pas un livre qui enferme Giovanna dans la place de victime. C’est même l’un de ses gestes les plus forts. Le récit ne nie pas la violence, il ne l’adoucit pas, mais il ne laisse pas non plus la violence avoir le dernier mot. Giovanna fuit, revient, cherche, apprend, aime, travaille. Elle ouvre très jeune un salon de coiffure, qui permet aussi de faire vivre sa famille. Celle que la famille peine à reconnaître devient pourtant celle qui soutient matériellement les siens. Celle qu’on voudrait rejeter devient une ressource, un appui, une force de survie.
Le salon de coiffure prend alors une dimension presque symbolique. Ce n’est pas seulement un lieu de travail. C’est un lieu de transformation, au sens concret et politique du terme. On y coiffe, on y maquille peut-être, on y gagne sa vie, mais surtout on y rencontre d’autres personnes trans. Des femmes qui savent, qui transmettent, qui racontent l’Europe, les dangers, les possibles. Ce salon devient aussi un espace où la communauté peut se retrouver, partager des expériences, faire circuler des savoirs de survie.
C’est ici que le livre dépasse le récit individuel. Il montre que les vies minorisées ne survivent presque jamais seules. Elles survivent par réseaux, par alliances, par fragments de communauté. Avant les institutions, avant les droits, avant les grandes déclarations, il y a souvent cela : une parole transmise, une aînée qui raconte, un lieu où l’on peut enfin cesser de faire semblant. Cette dimension est précieuse, parce qu’elle rappelle que le soin communautaire n’est pas un supplément d’âme. C’est parfois ce qui empêche les vies de tomber.
La découverte de la séropositivité ouvre une autre faille dans le récit. Giovanna apprend à vingt ans qu’elle vit avec le VIH ; un médecin lui annonce alors qu’il ne lui resterait peut-être que trois ans à vivre. Là encore, le livre ne parle pas seulement d’une maladie. Il parle d’une époque, d’un abandon médical, d’une condamnation sociale. Les personnes séropositives ne sont pas seulement malades : elles sont regardées comme déjà perdues, déjà mortes, déjà coupables. Le VIH apparaît ainsi comme une seconde assignation, après l’assignation de genre : on enferme Giovanna dans un destin, on lui confisque l’avenir.
Et pourtant, tout le récit semble répondre à cette condamnation par un démenti vivant. Giovanna devait mourir jeune ; elle survit. Elle devait se taire ; elle écrit. Elle devait rester dans la honte ; elle transforme son histoire en parole publique. C’est peut-être là la plus grande force de Moi, Giovanna : faire d’une vie menacée une vie qui témoigne, non pour se justifier, mais pour ouvrir un passage.
Le livre est aussi important parce qu’il ne sépare pas les oppressions. Il tient ensemble la transidentité, la pauvreté, la séropositivité, la migration et le travail du sexe. Giovanna Rincon est aujourd’hui connue comme fondatrice d’Acceptess-T, association créée en 2010 pour accompagner les personnes trans les plus précarisées ; son parcours militant s’est construit précisément à l’intersection de ces réalités. Moi, Giovanna, oblige à regarder là où les discours institutionnels détournent parfois les yeux : les trottoirs, les papiers, la survie économique, les corps exposés, les maladies, les frontières.
C’est en cela que le livre a une portée féministe forte. Il parle d’un corps de femme trans, mais aussi d’un corps de femme pauvre, migrante, sexualisée, vulnérabilisée par des structures sociales. Il oblige à refuser une lecture morale du travail du sexe. Il ne s’agit pas de romancer la précarité ni d’idéaliser le danger, mais de comprendre que certaines décisions se prennent dans des mondes déjà contraints. Partir en Europe, vendre son salon, rejoindre d’autres femmes trans, travailler dans le sexe : ce ne sont pas des gestes qu’on peut juger depuis le confort d’une vie protégée. Ce sont des stratégies de survie, prises dans un champ très étroit de possibles.
J’ai aussi été sensible à la manière dont le livre semble travailler la question du prénom : Moi, Giovanna. Le titre affirme quelque chose de simple et d’immense. Il ne dit pas seulement : voici mon histoire. Il dit : voici mon nom, voici mon moi, voici celle que je suis, malgré tout ce qui a tenté de me défaire. Le “moi” du titre n’est pas narcissique. Il est réparateur. Il reprend une place longtemps contestée. Il rassemble une enfance dispersée par la honte, la peur, les coups, les départs.
On pourrait formuler une réserve, mais elle est aussi liée à la forme même du projet : le livre s’arrête tôt, à l’arrivée en Europe. Il laisse donc en partie hors champ la construction ultérieure de Giovanna comme militante majeure en France, notamment dans la santé communautaire, les droits des personnes trans, la lutte contre le VIH et la défense des travailleuses du sexe. Cette limite peut frustrer, car on aimerait lire la suite. Mais ce choix a aussi sa justesse. En s’arrêtant avant la reconnaissance, le livre empêche une lecture trop facile de la réussite. Il ne dit pas : tout cela valait la peine parce qu’un jour Giovanna deviendra une figure publique. Il dit plutôt : cette enfance avait déjà une dignité. Cette jeune fille avait déjà une vérité. Même sans médaille, sans association, sans reconnaissance, sa vie méritait d’être entendue.
Pour moi, Moi, Giovanna est donc un livre de mémoire, mais aussi un livre d’intervention politique. Il arrive dans un moment où les droits des personnes trans sont à nouveau attaqués, où l’autodétermination est contestée, où les corps trans sont souvent transformés en objets de débat plutôt qu’écoutés comme sujets de leur propre vie.
Au fond, ce livre rappelle une chose très simple, mais que nos sociétés refusent encore trop souvent : personne ne devrait avoir à survivre à son enfance pour devenir soi-même. Personne ne devrait devoir fuir, mentir, se cacher, négocier son genre, sa sécurité, son désir, son droit à exister. Et pourtant, dans cette violence, quelque chose insiste. Une ténacité. Une intelligence de la survie. Une beauté qui ne demande pas la permission.
Moi, Giovanna n’est pas seulement un récit trans. C’est un récit sur ce que les normes font aux vies, et sur ce que les vies font malgré les normes. C’est un livre contre l’assignation, contre la honte, contre les frontières visibles et invisibles. Un livre qui ne console pas facilement, mais qui donne du courage. Non pas un courage abstrait, héroïque, lointain. Un courage très concret : celui de continuer à dire “moi” quand le monde a tout fait pour vous rendre étranger.e à vous-même.
S..
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