"N'oublions jamais que nos trous de balle sont politiques...", interview de Salvatore Costanzo, président de CDS - Laissez-Nous Danser
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Nous avons rencontré Salvatore Costanzo lors de la Marche des fiertés rurales de Chenevelles cet été. Sa collaboration récente à PD la revue (PDLR) - une publication radicale - est pour nous l'occasion d'une interview fleuve sur la pédalité, le queer, la danse, la fête et les rapports entre culture hégémonique et sous-culture pédée...
Tu as écrit un article pour le numéro 8 de PD la revue sur la fête "Fête en Tension". Pourquoi cette revue ?
Depuis ma subjectivation pédé, j'ai rapidement eu le sentiment du danger de l'effacement. Je me suis toujours dit que ce que je suis, ce que j'ai réalisé être, c'est aussi grâce à nos histoires, individuelles et collectives. Je voulais donc alimenter les archives de nos existences, apporter mon expérience pour que ce fait, ce savoir, puisse être utilisé aussi comme un outil d'émancipation collective.
Tout cela dans un contexte où nos identités sont menacées : à un moment donné, je suis passé du souhait d'écrire au besoin de le faire.
Par ailleurs, pendant longtemps j'ai été incapable d'exprimer pourquoi les espaces queer étaient une sorte de refuge pour moi ; je suis resté en silence, dans l'impossibilité de mettre des mots sur mes ressentis pédés. Si, comme je le dis dans l'article, d'une part mes silences étaient justifiés par le manque de rationalisation et de subjectivation politique, d'autre part je me suis rendu compte que les raisons de ces silences étaient liées aussi à la peur. Peur du mépris, de la censure, peur d'être défié en tant qu'homo, peur d'être identifié et donc d'être visible ! Mais c'est justement cette visibilité qui nous rend si fragiles, qui est la source de notre plus grande force, et c'est pour cela que j'ai décidé de passer de l'inaction à la parole, comme le dit Audre Lorde dans son essai Sister Outsider.
En 2022, je déménage donc de Paris à la Touraine, où je m'active pour tisser des liens avec la communauté locale : j'avais besoin de personnes qui parlaient la même langue que la mienne, des personnes à qui je n'avais pas à justifier ma personne. J'intègre ainsi un bookclub à Tours dans lequel des textes communautaires circulaient, et c'est ainsi que je suis tombé sur le premier numéro de PDLR (PD la revue).
En 2024, je crois qu'il y a eu un appel aux dons pour permettre à la revue de réimprimer les premiers numéros et de les diffuser ! Tous les numéros de PDLR étaient disponibles à la librairie Au Temps Sauvage à Tours, librairie qui accueillait également la présentation du dernier numéro sorti à l'époque, je crois que c'était le cinquième. C'est lors de cette présentation que je découvre le concept de la revue : une revue autogérée par des bénévoles dans toute la France et ailleurs, je crois que des rédacteurices sont présent.e.s aussi en Suisse et en Belgique.
Un comité de rédaction examinait les articles que la revue recevait de ses contributeurices, dans une organisation horizontale et autofinancée, à l'instar des modèles des premiers collectifs MTPBG des années 70 (Meufs-Trans-Pédés-Bi et Gouines)… une revue qui avait pour objectif d'être produite par et pour des pédé.e.s afin de laisser des traces de nos existences, d'alimenter et de diffuser la contreculture pédalienne… je pouvais enfin contribuer avec mes points de vue dans un espace conforme à mes valeurs où je pouvais être légitime. La légitimité a souvent hanté mes jours, elle a toujours représenté un problème pour moi : suis-je assez légitime pour aborder ce sujet ? Suis-je assez légitime pour prendre cette position ? Lors de l'appel à contribution du numéro 8, Fête en tension, je me suis senti concerné tout de suite. J'avais ressenti rapidement dans mes tripes le besoin d'écrire sur le sujet, car ce sujet était le liant qui m'a permis de remettre les briques de mon existence toutes ensemble : c'était la fête, l'étincelle qui a déclenché l'incendie de ma pédalité, et ce déclenchement, je voulais le partager avec d'autres personnes, car je sais très bien comment on se sent terne et fade lorsque nous n'arrivons pas à décrire et à rationaliser nos joies pédées. Je voulais donc laisser des traces de nos existences, célébrer la fête qui m'a amené à être qui je suis, et partager ces éléments avec un public qui aurait pu bénéficier de mon expérience. Voilà, PDLR était une évidence.
Ton article évoque l'importance de la fête "PD" (et pas que) dans ton parcours personnel (et donc politique). C'est quoi, une fête "'PD" ?
Avant de répondre, il faut que je précise un élément qui est important à mon sens. J'ai toujours aimé les fêtes, enfin, j'ai toujours été emballé par le concept de la fête. Dès l'école élémentaire, j'étais trop content de recevoir une invitation de la part d'un copain ou d'une copine, j'aimais le moment où je me préparais, je sortais, j'aimais l'idée de passer un moment serein et de bonheur avec mes camarades de classe. Mais rapidement, pendant un long moment, je sentais constamment un sentiment d'amertume où mes attentes étaient rapidement effacées par une tristesse qui, elle aussi, était toujours en arrière-plan lorsque je participais à ces événements, à ces fêtes, qu'elles soient en famille ou avec des amis.
Ma nature était intrinsèquement en dissonance avec les attentes d'un garçon, ma virilité était rare comme l'eau sur Mars, mes formes n'avaient rien de conventionnel, et l'environnement dans lequel je grandissais n'a jamais hésité à me le rappeler. Moi, qui avais soif d'acceptation comme n'importe quel autre être humain je crois, j'ai mis en place toute une série d'escamotages afin d'être accepté malgré tout : j'ai alors été le clown de ma famille et de mes « ami.e.s » : je m'efforçais de faire rire les gens, pour laisser une bonne impression à gauche et à droite et pour combler le vide laissé par mon être différent. J'ai commencé à masquer, combler, m'efforcer, dès le tendre âge. J'ai donc été socialisé pour respecter les attentes des autres sur moi, pour respecter la peur de l'isolement, de la solitude ; et à force de me soumettre à cette peur, ces fêtes commencèrent à m'écraser et j'ai commencé à m'isoler et à les éviter. Le stress minoritaire s'est emparé de moi rapidement, et c'est pour fuir les conséquences de ce stress qu'à un moment donné, je refusais les invitations.
Bien sûr, les choses ont changé très vite à partir du moment où j'ai traversé la porte du Macholato, là où j'ai découvert les teufs pédées. Bien qu'au début je ne savais pas nommer ce qui changeait entre une fête et une fête PD sans tomber dans le sectarisme ou la ghettoïsation, étant donné que j'étais heureux, je ne m'acharnais pas plus que cela pour trouver des réponses. Puis, avec le temps, l'exploration de toutes les constellations queer que j'ai pu rencontrer dans ma vie, j'ai conscientisé mon moi pédé et depuis, la fête ne représente plus un stress, bien au contraire !
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J'ai conscientisé alors qu'une fête pédée, c'est un espace dans l'espace social, un lieu vecteur de sociabilisation PD, de construction collective, de théorisation de nos existences, de création d'agentivité, d'outillage révolutionnaire. C'est un lieu où l'armure et sa pesanteur, que nous portons tous les jours, peuvent être mises, elles, au placard. Et puis, pour ne rien cacher de moi, car je me dévoile facilement dans les espaces MTPBG, les fêtes PD sont des lieux safe de drague, des lieux où se perdre dans l'ombre pour apprendre à se construire (oui, car la pipe aussi est politique) !
Les fêtes PD ont été le trait d'union entre le moi placardisé et le moi out et flamboyant. La flamboyance, la joie de vivre en tant que PD malgré tout, ne sont pas nées de nulle part. La flamboyance découle de toute la série d'expériences que j'ai pu vivre : sans les récits collectifs auxquels j'ai eu accès grâce aux fêtes PD, je n'aurais jamais pris conscience que mon récit s'inscrivait dans un récit collectif chargé du même signifié. C'est la résonance que j'ai pu expérimenter entre ma manière de vivre les fêtes PD et celles de mes camarades qui m'a fait aussi conscientiser que je n'étais pas seul dans mes ressentis, dans mes problématiques, dans mes besoins, et qui m'a ensuite amené à penser, ressentir et vivre le fait que le privé est politique !
Voilà pourquoi la fête PD est pour moi un lieu de construction collective, de théorisation de nos existences, de création d'agentivité et d'outillage révolutionnaire.
Chez toi, la pratique de la danse à 2 a une place primordiale : c'est quoi les enjeux ?
Chaque outil mobilisable pour défaire le genre et les oppressions doit être déployé. Étant donné le caractère structurel de la binarité (de genre, de sexe, de race et de classe), nous ne pouvons pas agir seulement par le biais d'un seul canal, nous ne pouvons-nous limiter ni aux mesures institutionnelles et fallacieuses, ni aux outils mobilisés jusqu'à présent par nos ancien.ne.s. Tout ce que nous avons pu faire jusqu'à présent, bien qu'utile et charnière, s'inscrit toujours dans des formes de luttes générées par un système oppressif : comme disait Audre Lorde, on ne peut pas démolir la maison du maître avec les outils du maître. Je m'interroge donc sur l'efficacité de ces outils, il s'agit toujours d'actions qui ont été conçues avec un objectif de dissidence, mais inscrites quand même dans l'ordre social des choses. Malgré ce constat toutefois, nous ne pouvons pas négliger le fait que la mobilisation de ces outils, avec une finalité subversive par rapport aux normes hétéro-cis-patriarcales, ait contribué à la survie de nos existences, à la conservation de notre mémoire collective comme socle commun pour construire, affirmer et sanctuariser notre place dans le monde.
Tout ça pour dire que nous avons déjà des outils dont l'efficacité se constate sur des échelles temporelles éloignées de celles qu'un être humain pourrait concevoir (on lutte maintenant pour « nos enfants » car les choses ne changent pas vite), il ne faut pas s'arrêter d'en concevoir d'autres et d'en propager l'utilisation.
Parmi les outils que j'ai adoptés, il y a la danse. Il faut par contre préciser que la danse, comme mon homosexualité, n'a pas été abordée d'emblée comme un outil révolutionnaire, je n'en ai pas fait un outil tout de suite. La danse était juste le prétexte pour faire communauté tout en faisant une activité qui m'intéressait.
Comme je le spécifie dans l'article, j'étais en quête de lien et ma conscience politique était tout juste en train de se former. Je débarque en avril 2016 chez LND (Laissez-nous danser [association parisienne de danse à deux non genrée]) et je découvre tout un nouvel univers sportif, dans lequel le militantisme s’exprimait par la simple existence de cette association.
La danse sportive a toujours été un des bastions des discriminations sexistes et sexuelles. Il s'agit d'une discipline plus que genrée où chaque rôle, le cavalier et la cavalière, a des codes stricts à respecter en termes de pas, de technique, de présentation de la tenue, de coiffure : rien n'est laissé en dehors de la binarité des codes de genre. Le caractère genré perdure et subsiste aussi lorsque les danses se déroulent dans un contexte social, hors compétitions. La majorité des écoles de danse ne conçoivent pas de décorréler les rôles de la danse ou, si elles se l'autorisent, cela n'est pas affiché dans leur comm, ce qui délégitime de facto cette pratique, bien que leur discours porte souvent sur le fait que « nous acceptons tout le monde, pas besoin d'en faire un pataquès » ; je n'irai pas plus loin sur cette expression, à laquelle je réponds brillamment que notre pataquès est nécessaire pour notre santé mentale.
La danse, donc, et plus généralement le sport, est un énième outil de hiérarchisation des genres, pour garantir la survie de l'ordre social, comme l'injure. Mais tout comme l'injure, on se la réapproprie pour l'exorciser de sa charge injurieuse, pour ensuite la recharger de sens révolutionnaire. Laissez-Nous Danser, par le biais de cette activité ludique qu’est la danse, s'empare d'un outil disons hét-cis-blanc, pour en faire un étendard queer. Voilà un des enjeux : arracher la danse de la culture binaire du genre pour participer à la déconstruction des normes de genre.
Etre un homme et valser avec un autre homme sur la piste de danse lors d'un événement lambda est un acte révolutionnaire...
Oui mais bon, on pourrait nous dire : « vous ne cassez pas quatre pattes à un canard avec votre association » ! Alors déjà, on est la première association-école de danse LGBTQIA+ associée à la Fédération Française de Danse. On compte environ 300 adhérent.e.s, ce qui nous permet de participer aux instances décisionnelles de la FFD où l'on essaye de faire bouger les lignes. Si par exemple la première compétition equality a vu le jour lors d'un championnat national mixte (normé), c'est aussi grâce au plaidoyer que nous menons avec la FFD et les autres associations impliquées dans la démarche ! Mais si on descend sur un terrain plus populaire, nos bals, notamment en Touraine, ne se font pas forcément dans des contextes LGBT, car nous devons nous adapter aux territoires où nous sommes, ce qui veut dire que nous devons nous contenter de danser là où on peut. À Tours on danse à la guinguette de Rochecorbon lors d'une soirée hétéro de danse à deux ! Eh bien, être un homme et valser avec un autre homme sur la piste de danse lors d'un événement lambda est un acte révolutionnaire. À chaque fois que nous y allons, nous recevons des compliments, des questions, et nous avons des discussions bienveillantes avec ces personnes auprès de qui nous essayons de nous faire connaître comme association de danse à deux non genrée. Donc oui, on ne casse pas quatre pattes à un canard, mais notre existence est nécessaire pour induire des questionnements aussi parmi les personnes qui pratiquent la danse ou encore les gens qui vont à la guinguette juste pour boire un verre… LA transformation sociale doit commencer quelque part, et nous apportons notre pierre à l'édifice.
Sur un plan tout aussi politique, il faut aussi dire que des études ont démontré que la danse à deux contribue au bien-être psychophysique des personnes qui la pratiquent. Peut-on dire que les gens de notre communauté n'ont pas besoin de cela ? Cela serait tellement beau, mais les discriminations systémiques dues à notre minorisation / fétichisation / racialisation induisent le stress minoritaire : nous sommes toustes plus exposées que le reste de la population cis-hétérosexuelle à des risques de détérioration de la santé mentale et/ou physique (Resilience in Minority Stress of Lesbians, Gay Men, Bisexuals and Transgender People). L'estime de soi est parfois particulièrement basse chez les personnes LGBTQIA+ du fait des violences subies : la danse aide à améliorer l'image que nous nous forgeons de nous-mêmes, nous aide à travailler la confiance en soi et facilite le parcours d'empouvoirement. Voici un autre enjeu : acquérir l'empouvoirement pour en faire de nous des personnes agentives.
En conclusion, les enjeux de l’association LND portent sur différents axes : pouvoir s'inscrire dans une communauté fédérée autour de la danse à deux, défaire le genre par le biais de la danse, et donner de l'agentivité aux personnes qui se saisissent de cet outil sportif et militant.
Quelle place les Pédés tiennent-ils dans la galaxie lgbtqia+ ?
Ouh là là, question touchy, elle m'a toujours fait un étrange effet, cette question, ce qui est déjà une première partie de la réponse, je suppose.
Qui sont les pédé.e.s ? Qui sont les personnes queer ? Qui sont les personnes LGBTQIA+ ? Il faudrait d'abord avoir une sorte de référentiel, car une part de la réponse est là ! Les émeutes de Stonewall ont été le témoignage d'une agitation et d'une effervescence, d'un militantisme de l'inversion sous-jacent aux émeutes elles-mêmes. Parfois, à tort, on pense que tout a commencé en 1969, lorsque des putes trans et noir.e.s ont commencé à jeter des cailloux sur les flics. Ces actes de dissidence et de désespoir étaient la pointe de l'iceberg qui avait commencé à se former je ne sais pas quand, honnêtement, je l'ai lu quelque part mais j'ai oublié. Ces personnes-là, étaient-elles des personnes queer, LGBT ou pédées ? Et si on va plus loin dans le temps, est-ce que les personnes qui sortaient des normes sexuelles et de genre des époques antérieures étaient considérées comme queer ou quoi ? Et celleux qui ont contribué à la naissance des mouvements LGBT dans le monde, comment peut-on les définir ?
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Je choisis de partir de ce point spécifique car les références historiques sont un point de départ légitime (oui, la légitimité revient constamment dans les pensées), académique, incontestable. Les contextes de l'époque, très hostiles et dangereux, ne permettaient pas aux lgbt d'avoir le privilège de dire qu'une orientation sexuelle ou une identité de genre relevaient de la sphère du privé et que donc cela ne devait pas alimenter les discours et les revendications politiques. Maintenant, après des décennies de lutte et d'acquis, voire de normalisation, certain.es peuvent avoir le sentiment de pouvoir affirmer que l'orientation sexuelle ne représente pas un fait la politique, et c'est là qu'on parle de personnes LGBT à mon sens, de personnes qui sont conscient.e.s de leur identité de genre, de leur orientation sexuelle et romantique, sans pour autant penser que cela soit politique ! Et oui, je parle bien de privilège, car cela est possible au détriment de tout un écosystème de personnes qui, ne rentrant pas dans les normes de la respectabilité, sont contraintes de revendiquer leur place dans le monde, les MTPBG. Une première différence donc à mon sens porte sur l'absence ou la présence d'un contour politique par rapport à nos identités. Si on fait de celles-ci un outil de transformation sociale et d'agentivité, alors je préfère parler de pédé.e.s, sinon de personnes LGBT. Bref, pour synthétiser : tu es gay sans te poser la question sur l'impact que ta sexualité a sur la société et vice-versa, tu es une personne LGBT. Si tu es gay et tu veux que cette société apprenne à t'inclure avec tes spécificités et que tu as envie de tout « brûler » par moments, tu es pédé.
Donc, quelle est la place des PD dans la galaxie de l'alphabet ?
Nous sommes le potentiel subversif, sans lequel les homosexuels en costard et à l'Assemblée nationale ne pourraient pas se « revendiquer » comme tels. Sans nous, il n'y aurait rien pour nous ! Comment vouloir améliorer notre condition dans la société sans utiliser le potentiel politique de nos identités ? Nous sommes la jeune garde d'une mémoire qui ne doit pas et ne peut pas mourir. Nous sommes l'étendard actuel des mouvements qui ont donné corps et âme à la multitude de nos subjectivités, nous sommes la force subversive qui a été nécessaire pour amorcer les grands changements dont certain.e.s d'entre nous peuvent bénéficier. Nous sommes les méprisées par les respectables car on perturbe leur zone de confort construite dans le périmètre de la respectabilité, nous sommes les rabat-joie qui t'alertent sur ta follophobie intériorisée, nous sommes la lumière qui guide une jeune personne queer dans la recherche de soi-même. Et nous sommes aussi celles et ceux qui ont apporté des arguments dans les angles morts des mouvements féministes et homosexuels des années 70 : nous nous sommes emparé.e.s du concept de l'intersectionnalité pour apporter des perspectives antivalidiste, antiraciste et anticolonialiste dans nos luttes. Nous sommes celleux qui ont compris que s'acharner sur un seul axe alors que nous sommes victimes d'un système oppressif tentaculaire était voué à l'échec.
La médiatisation de l'univers Trans-Pédé-Gouine (livres, podcasts, articles…) ne risque-t-elle pas de fossiliser cette subculture et d'affaiblir son caractère subversif ?
J'avoue que cette question m'a un peu perturbé, car je l'ai vue surtout sous l'angle de la perte du caractère subversif de notre sous-culture ou univers. Il faudrait déjà, comme tout à l'heure, définir une sous-culture, une culture, et pour le faire je ne peux pas me passer de la perspective gramscienne de la culture. Selon Gramsci, la culture était intimement liée au pouvoir dominant, elle joue un rôle crucial dans la diffusion des valeurs et des représentations qui influencent les esprits, forgent des soldats de l'ordre social. La culture peut donc être vue comme un des outils utiles à la survie de l'hégémonie ; pour ce faire, l'hégémonie doit constamment revoir ses positions structurelles afin de permettre à cette structure évolutive d'englober de nouveaux éléments, tout en préservant, par contre, son caractère hégémonique.
Qu'en est-il donc de la contre-culture queer ? Je définis, avec toute la légitimité qui m'est donnée par ma pédalité et avec l'aide des éléments de Habibitch dans Décolinser le Dancefloor, la contre-culture queer comme les éléments matériels et non matériels produits par les personnes s'identifiant queer ou MTPBG, qui vont à l'encontre des schémas logiques et créatifs de la « culture » et qui servent à définir, créer, orienter et imaginer nos vies dans un contexte où la culture ne favorise pas l'épanouissement et l'empuissancement de nos vies. Bien que la contre-culture ne puisse pas intégrer la culture, par définition, celle-ci doit constamment opposer une résistance à la contre-culture pour éviter cette contamination, parfois avec succès et parfois non.
Un exemple, c'est la dépolitisation du drag (Apolline Bazin nous régale dans son livre sur le sujet) : après l'essor de Drag Race France, les dynamiques de plateau tendent à évacuer la politique, notamment si on parle du génocide en cours en Palestine occupée, ou de l'appropriation culturelle par exemple (Drag Race France était beaucoup plus intéressante lorsque Kiddy Smile nous enchantait avec ses observations décoloniales).
Bien que la visibilité drag via DRF contribue certainement à faire avancer la société sur nos enjeux, à condition que ceux-ci rentrent dans les diktats de l'hégémonie, celle-ci comporte aussi une normalisation des shows drag qui peuvent être réduits à des shows de cabaret.
Le risque est donc bien présent de fossiliser le caractère subversif, à condition que les personnes qui la produisent l'autorisent. Je refuse, par exemple, de voir le drag comme un moment ludique accessible à tout le monde et privé de son caractère subversif.
C'est grâce à la diffusion de cette sous-culture que moi-même j'ai pu me conscientiser comme pédale...
Comment peut-on alors éviter cette fossilisation ? Nous devons continuer de garantir le caractère subversif de notre culture en soutenant les réseaux d'artistes (drags, écrivain.e.s, musicien.ne.s, chanteureuses, etc.) qui s'inscrivent dans cette démarche, et pourquoi pas, en boycottant les médias qui récupèrent notre culture pour la caler dans les cases de la respectabilité homonormée. Achetons des livres de maisons d'édition indépendantes, adhérons à des associations comme Fier.e.s et Queer, soutenons les collectifs locaux qui se structurent autour des causes qui nous tiennent à cœur, bref, soutenons et créons cette contre-culture.
Et puis je pense aussi qu'en soutenant la publication de podcasts, de produits rédigés comme livres, romans, essais, nous n'avons qu'à y gagner, car le mieux qu'on puisse observer comme effet, c'est l'émancipation des individus, et ainsi l’émancipation du collectif, pour qu'on ait plus de moyens de survie et de résistance ; car, bien que la culture se laisse contaminer lentement et difficilement par la sous-culture, c'est notre travail, notre mission, notre objectif, que de contaminer la culture avec nos paillettes révolutionnaires. C'est grâce à la diffusion de cette sous-culture que moi-même j'ai pu me conscientiser comme pédale, c'est grâce à ces événements contre-culturels que les familles choisies se constituent et créent des cellules de résistance et de solidarité.
Ils veulent nous fossiliser ? Mais nous seront encore plus flamboyant.e.s en déplaçant le curseur plus loin, et encore plus loin s'il le faut.
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Des projets PD ?
Actuellement, je me concentre sur deux volets de ma vie majoritairement : le développement de Laissez-Nous Danser sur Tours et la préparation d'une compétition de danses standards avec mon partenaire de danse. LND a été une vraie révélation pour moi quand j'étais encore un p'tit gavroche, puis le cœur m'a amené en Touraine et j'ai commencé à danser dans un club de danse lambda. Bien que la prof ait été merveilleuse, le contexte communautaire dans lequel j'ai connu la danse me manquait. J'ai alors pensé à décliner une cellule tourangelle de LND, en collaboration et avec le soutien de mes camarades du CA de Paris. J'avais réalisé que la danse en soi, c'était quelque chose d'intéressant, mais que sa puissance ne m'atteignait que dans un contexte communautaire. Actuellement, nous avons déjà deux niveaux sur Tours, un niveau débutant.e.s et un intermédiaire. Avec une équipe de bénévoles, on essaye de diversifier l'offre de LND Tours en ne se limitant pas qu'à des cours de danse, mais en proposant aussi des sorties conviviales et/ou culturelles, des randonnées à vélo, le tout dans un contexte de solidarité et de respect de nos spécificités. Ce n'est pas un beau projet PD, ça ? Pour le volet de la compétition, ça fait 8 ans que j'y pense, mais pour différentes raisons, j'ai toujours évité d'y penser sérieusement… Là, on prépare une compétition pour le mois de novembre dans le cadre d'un événement national de la Fédération Française de Danse, ce qui veut dire que nous avons obtenu une compétition equality dans le cadre d'un championnat où les couples mixtes peuvent aussi participer. Me poser dans les bras de mon partenaire et enchaîner les chorégraphies là où les couples de même sexe n'ont jamais été considérés comme légitimes est une source de fierté pour moi, mais aussi un bel outil de transformation sociale, et une belle occasion de faire grincer les dents des hétéros et des hétéras. Aussi, une rencontre que j'ai faite récemment me stimule grandement le cœur et la tête (et pas que, mdr), cette personne m'ouvre les champs des possibles concernant ce que je peux faire de ma colère subversive. D'autres projets sur lesquels je pourrais me mettre rapidement : peut-être des débats organisés sur les sujets queer, aller dans des ruralités pour proposer des initiations à la danse à deux, et penser sérieusement à écrire un livre, au travers duquel j'aimerais creuser un peu tous les vides présents dans l'article de PDLR. N'oublions jamais que nos trous de balle sont politiques.
Propos de Salvatore Costanzo (président de CDS - Laissez-Nous Danser) recueillis par G.
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