Quand nos désirs font désordre - une histoire du mouvement homosexuel en France, 1974-1986, de Mathias Quéré
/image%2F6693927%2F20260816%2Fob_e65ad8_images-1.jpg)
Si l’histoire du « mouvement » homosexuel bénéficie d’un intérêt certain de la part de militant·es queer ces dernières années, cet engouement n’échappe en général pas à un processus de sélectivité mémorielle. Dès le début des années 1970, des figures de premier plan portaient déjà un regard dépréciatif sur leurs prédécesseurs, distribuant bons et mauvais points. Aujourd’hui, si le début des années 1970 avec le FHAR et les Gouines rouges (sans oublier les Gazolines) a la cote, comme également les années 1990 avec la lutte contre le VIH/SIDA qui marque encore nos pratiques militantes, les années 1974/1986 restent la plupart du temps méconnues. Le livre de Mathias Quéré comble cette lacune, et donne du grain à moudre à toute personne qui s’interroge sur les enjeux des pratiques militantes présentes et passées.
La mémoire actuelle reste fascinée par la radicalité éphémère du début des années 1970, avec l’émergence d’un féminisme qui « politise » les rapports sociaux de sexe, tandis que des homosexuel.les voient dans leur sexualité un principe révolutionnaire, redéfinissant un nouveau rapport au corps et à l’espace public. Mais l’histoire ne pose pas ses valises après ces débuts flamboyants bien que très minoritaires, bien au contraire. C'est ce dont témoigne le livre de Mathias Quéré. D’autres groupes vont naitre, définissent des stratégies, tentent d’inscrire les luttes dans la durée.
À travers la myriade de groupes dont le CUARH qui est peut-être le plus durable et le plus emblématique, on peut évoquer quelques grands enjeux âprement discutés à l’époque : comment lutter contre la répression envers les homosexuel·les ; la question de l’invisibilité des lesbiennes ; le rapport du « mouvement » homo aux idéologies radicales ; la dissémination des pratiques militantes en province ; l’organisation de rencontres nationales…
Au tournant des années 1980 d’autres enjeux émergent, avec notamment la victoire de Mitterrand à la présidentielle de 1981 et un certain nombre de dispositions législatives en faveur de l’égalité : comment se positionner par rapports au ghetto commercial qui connaît un essor important dans nombre de grandes villes ? Faut-il abandonner la lutte politique au profit d’enjeux sociétaux explorant le quotidien des lesbiennes et des gays ? Quelle tonalité - politique ou festive - donner aux "gay prides" ? Avec qui nouer des alliances ? Et évidemment, question ultime les années 1980 avançant : comment faire face à l’épidémie totalement inédite appelée à l’époque « cancer gay » ?
On lira avec passion ce livre illustré de photos d’époques, livre qui permet d’explorer les enjeux, les discordes, les moments d’unités, les dynamiques et les reculs, les « retours de bâton » inattendus et surtout l’incroyable vitalité des groupes et sous-groupes, sans oublier les revues et magazines, ou encore les radios libres qui reflètent un bouillonnement saisissant.
La richesse de l’ouvrage n’empêche pas quelques impasses. Mathias Quéré s’intéresse assez peu aux symboles, comme par exemple le triangle rose adopté par le CUARH sur certains badges à la fin des années 1970, soit avant Act Up. On s’étonnera également que l’auteur cite par deux fois la revue d’extrême droite Gaie France (1986-1993) fondée par un nazillon, sans dire qu’elle défendait la pédophilie. Une certaine droite et l’extrême droite encore aujourd'hui ne manquent jamais l’occasion d’amalgamer homosexualité « de gauche » et pédocriminalité (même après les révélations sur les violences sexuelles dans l’Église catholique…). Le fait que cette revue diffusée en kiosque et se revendiquant de la droite « nationale » ait mis cette thématique en avant (le fondateur a été condamné à de la prison pour diffusion de cassettes vidéos pédocriminelles) n’est pas sans importance !
Les années 74-86 sont bien une période charnière, une période d’organisation, de réflexion sur les enjeux, d’émergence de questions inédites comme celle de la fondation des ancêtres des centres lgbt (et les premières subventions publiques), ou encore la naissance d’associations homosexuelles d’extrême droite.
Une période qui parle à la nôtre sur les questions de radicalité, d’unité et de pluralité, sur le rapport aux institutions, à l’État et à la politisation des sexualités, à la structuration du mouvement, aux limites des objectifs adoptés, le rapport entre Paris et la province, le rapport à l’extrême droite… Autant de questions qui nous invitent, à travers ce livre, à réfléchir à nos postures, aux problèmes auxquels nous sommes confronté·es aujourd’hui.
G.
/https%3A%2F%2Fluxediteur.com%2Fwp-content%2Fuploads%2F2024%2F11%2FC1_quand-nos-desirs-font-desordre_web.jpg)
Dans la poussée de luttes sociales puissantes qui irriguent la France des années 1960-1970, un slogan résonne comme un mot d'ordre: "Lesbiennes, pédés, ne
https://luxediteur.com/catalogue/quand-nos-desirs-font-desordre/
/image%2F6693927%2F20260418%2Fob_27bb3c_fetq-logo-rond-hd-queer-pour-web.jpg)