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J’ai sur ce blog déjà parlé de mon intérêt pour Daniel Guérin, fils de bourgeois, militant révolutionnaire marxiste et anarchiste, anticolonialiste, historien, et bien sûr homosexuel. Dans son Autobiographie de jeunesse sous titrée « D’une dissidence sexuelle au socialisme » et publiée pour la première fois en 1972, Guérin raconte ses origines bourgeoises, dans un milieu familial divisé entre un cercle de très proches plutôt libéral et progressiste et au-delà, une clique réactionnaire, suffisante et assez peu supportable. Guérin traverse l’enfance dans un monde enchanteur, croise de grands écrivains et des peintres, se lie d’amitié à de futurs ministres, présidents du Conseil, éditeurs ou hauts fonctionnaires, se découvre un goût immodéré pour la littérature et publie son premier recueil de poèmes chez Albin Michel pour sa 18e année. Mais une enfance et une jeunesse bien vite traversées des tensions entre les parents, et émaillée de pulsions sexuelles personnelles débordantes, d’élans passionnels pour les filles d’abord, et également pour les garçons. Un bouillonnement qu’il tardera à assouvir, sans jamais vraiment parvenir à pacifier une sensibilité éruptive. Dans le Paris des années vingt, le garçonnet devenu un jeune homme bardé de culture classique finit par franchir le pas et étreindre de virils garçons issus pour la plupart des milieux populaires. Guérin témoigne qu’à l’époque, la classe ouvrière, point encore embourgeoisée, n’était pas abâtardie par tant de préventions pour l’homosexualité dans lesquelles elle s’enfermera plus tard. Le jeune ouvrier des années 1920 se montre très ouvert, profondément bisexuel, imperméable à la morale bourgeoise strictement hétérocentrée.
Chez Guérin, la sexualité tiendra une place très importante, tant dans sa vie personnelle que dans son cheminement politique. S’il s’éloigne peu à peu de sa famille bourgeoise au point de rompre politiquement avec elle et d’embrasser les idées révolutionnaires et anticolonialistes avant la trentaine, c’est en partie grâce à cette sexualité débordante qui lui a permis, au fil des amourettes et des passions charnelles, de découvrir cette classe ouvrière totalement étrangère à son univers familial et social, un monde ouvrier dont Guérin découvre avec colère l’exploitation au quotidien. Pour le jeune bourgeois gay, le désir sexuel aura tracé un chemin de plaisirs vers la révolte et la révolution…
Cette autobiographie « de jeunesse » s’achève au début des années 1930. Guérin, après avoir vécu quelques temps en Syrie, revient à Paris avant d’entreprendre un voyage en Asie, où il découvre la morgue, les mesquineries, et la haine de classe des colons français pour les coolies, dont le sort peu enviable et les révoltes, scellent l’engagement du jeune homme contre la domination capitaliste et impérialiste.
Le récit s’achève par un appendice dans lequel Guérin analyse sa propre autobiographie du point de vue sexologique. Par ce travail réflexif, l’auteur tient à rationaliser le bouillonnement sexuel qui innerve le livre. Un travail réflexif en forme de manifeste, pour une libération et une normalisation de la « dissidence sexuelle », c'est-à-dire de l’homosexualité. Pas évident au début des années 1970 !
Pour Guérin, il s’agit bien d’une double dissidence par rapport à sa classe d’origine d’abord, mais une dissidence également avec ses camarades de lutte qui goûteront assez peu pour la plupart cette propension à faire de la sexualité en général et de l’homosexualité en particulier un sujet politique.
Autobiographie stimulante et émouvante à plus d’un titre !

G.

Daniel Guérin, Autobiographie de jeunesse – D’une dissidence sexuelle au socialisme, La fabrique éditions.

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