Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par

Dans son livre L’Amour qui ose dire son nom, Dominique Fernandez pose un regard « différent » sur l’Histoire de l’art et surtout sur l’histoire de la représentation de la nudité, et principalement de la nudité masculine. Alors que les historiens de l’art depuis le 19e siècle ont jugé les productions plastiques avec leurs œillères d’hétérosexuels, épousant les homophobies de leur temps, Dominique Fernandez rend justice à ces œuvres « contre-nature ». Oh, le chercheur n’a pas découvert d’inédites productions gays et lesbiennes qui nous seraient restées cachées depuis les temps obscures. Non, il traque dans l’immense corpus artistique mondial les signes plus ou moins manifestes de représentations homosexuelles ou homoérotiques. Il s’agit donc pour une bonne part des œuvres commentée d’une relecture, d’une « autre » interprétation que celle proposée jusque-là.
Hormis pendant l’Antiquité ou au cours d’autres périodes relativement courtes pendant lesquelles l’homosexualité a pu être valorisée, les artistes « gays » (une majorité d’hommes bien sûr)  n’ont généralement pas pu laisser libre court à leurs émotions esthétiques. Nombre d’entre eux se sont contentés de mettre en scène une sensualité masculine inscrite par Fernandez au panthéon d’un art homophile, qui ne pouvait pas dire totalement son nom.
L’ouvrage s’ouvre sur l’Antiquité grecque et romaine, s’intéresse au regard de la Bible sur la question, évoque le poids du christianisme dans la condamnation morale des homosexualités, chemine vers l’Orient, et se concentre bien sûr principalement sur l’Europe et l’art occidental depuis la Renaissance jusqu’au monde contemporain qui a vu s’affirmer un art gay et lesbien décomplexé.
Si le livre nous invite à réfléchir au travail d’artistes homosexuel.le.s patentés comme Michel-Ange par exemple, mais l’auteur en cite de nombreux autres, il nous invite à regarder différemment bien des œuvres aux intentions moins explicites, mais frappantes. Les Saint-Sébastien lascifs, si gracieux et presque soupirants, les éphèbes aux corps offerts aux regards, les peintures nourries de mythes antiques prétextes à magnifier les corps mâles, entre permissivité et répression (sous les dictatures du XXe siècle par exemple), les homosexuel.le.s ont tenté souvent dans la souffrance et parfois au péril de leur vie, d’ouvrir les amateurs d’art à leurs goûts « particuliers ». Fernandez cite nombre d’œuvre qui traduisent pour lui une homosexualité refoulée, par des artistes victimes de l’hétérodomination sociale.
Et c’est justement pour lui cette répression de l’homosexualité, qui a été un formidable moteur de la création depuis plus de deux millénaires. Un moteur qui tend à s’essouffler dans nos sociétés « permissives » actuelles, qui a contrario des dogmes d’antan, exigent de l’artiste LGBT+ qu’il mette à plat le moindre de ses fantasme, la moindre parcelle de son intimité.
Pour Dominique Fernandez, « être homosexuel, ce n’est pas seulement préférer le personnes de son propre sexe : c’est (ce devrait continuer à être) se tenir en marge de la masse de ses semblables, penser et agir différemment, apporter dans le consensus social un ferment de critique et de discorde. Si la société absorbe toutes les marges, si les différences se dissipent, si les hors-la-loi, si la critique et la discorde n’ont plus de raison d’être, alors ce qui était jusqu’ici un puissant stimulant pour la création artistique et pour la culture en général risque de disparaître aussi, n’étant plus, parmi les milliers d’autres articles proposés sur le marché, qu’un simple produit de consommation. » L’auteur, dont on perçoit l’empathie pour ces artistes du passés contraints, refoulés ou courageux, ne regrette pour autant pas les temps barbares de la répression des homosexualités, mais il constate : « tant mieux pour les mœurs, tant pis pour la littérature et les arts ». Voilà une vision romantique (pas d’art sans souffrances) qu’on n’est pas obligé de partager.
Cette conclusion stimulante n’enlève rien à l’intérêt de ce livre !

G.

Dominique Fernandez, L'Amour qui ose dire son nom, Stock, 2005.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article