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Quelle bisexualité radicale ? Sur les traces de la bisexualité politique en France (1967-2007), par Stéphanie Ouillon
Paru aux éditions Tahin Party, ce livre comble un vide historiographique en retraçant la généalogie politique de la bisexualité dans les mouvements homosexuels, féministes et queer français. L’autrice, fondatrice de La newsletter bie, combine rigueur archivistique et engagement militant pour analyser les mécanismes d’invisibilisation de la bisexualité tout en explorant son potentiel subversif. L’ouvrage s’appuie sur des sources variées : revues (Arcadie, Tout !), textes du FHAR, archives du MLF, témoignages et théories queer, pour démontrer que la bisexualité a toujours été « le fantôme le plus inquiétant de l’identité sexuelle ».
La bisexualité a longtemps été perçue comme une identité floue, une position intenable entre hétérosexualité et homosexualité, ou pire, comme une trahison politique. Dans Quelle bisexualité radicale ? Stéphanie Ouillon interroge cette marginalisation persistante et esquisse les contours d’une bisexualité radicale, c’est-à-dire d’une posture politique capable de déstabiliser les catégories monosexuelles et l’hétéronormativité. Dans quelle mesure la bisexualité peut-elle incarner une position politique radicale ? 
Dès son émergence au XIXe siècle, le concept de bisexualité a été associé à un état « primitif » ou « inachevé » , servant de repoussoir à la différenciation sexuelle présentée comme marqueur de civilisation . Or, cette historicité même fait de la bisexualité un outil de dénaturalisation des catégories sexuelles. Comme le rappelle Stéphanie Ouillon, la bisexualité met en crise le « système binaire et exclusif homo/hétéro » en introduisant une fluidité qui contredit l’essentialisme des identités fixes.
Contrairement à l’accusation de « dériver de l’hétérosexualité », comme le soutient Hocquenghem, la bisexualité peut remettre en cause la partition genrée des rôles sexuels. Les témoignages de femmes bisexuelles dans Sexpol, une revue dédiée à la fois à la sexualité et à la politique née en 1975, montrent comment la bisexualité permet d’expérimenter des rapports égalitaires, « exclut la phallocratie » et dépasse les scripts binaires (actif/passif, dominant/dominé).
Se réclamant de Jameson, théoricien politique et philosophe états-unien, l’autrice défend l’idée que l’expérience bisexuelle offre une « base phénoménologique » pour penser le monde autrement c’est-à-dire que l'expérience vécue sert de fondement à une certaine manière de voir et de comprendre le monde. La capacité à naviguer entre différents univers sociaux et affectifs constitue une ressource politique pour imaginer des relations non-oppressives.
Le FHAR a rejeté la bisexualité au nom de la pureté révolutionnaire : pour Hocquenghem, elle était « récupérable » par le système hétéropatriarcal ; la bisexualité était reléguée à un avenir utopique, une fois la révolution accomplie : « je ne pourrai croire qu’à la bisexualité dérivée de l’homosexualité ». Cette exclusion s’est doublée d’une suspicion envers les hommes bisexuels, accusés de ne pas assumer leur homosexualité, et les femmes bisexuelles, suspectées de complaisance envers le patriarcat.
Au sein du MLF, la bipolarisation du débat entre hétérosexualité et lesbianisme a évacué la bisexualité. Le « choix lesbien » comme acte politique a marginalisé les femmes bisexuelles, souvent perçues comme des « traîtresses ». Cette invisibilisation persiste dans les critiques contemporaines de l’hétérosexualité, qui ignorent la bisexualité comme alternative possible .
En milieu queer, les personnes bisexuelles sont souvent accusées de bénéficier d’un « privilège hétérosexuel ». Or, comme le montre Stéphanie Ouillon, ce privilège est illusoire : il s’accompagne de discriminations biphobes spécifiques (violences conjugales, troubles mentaux, précarité économique) et d’une invisibilisation au sein même des communautés LGBTQIA+.
Pour échapper à la fragmentation identitaire, Ouillon propose de penser la bisexualité non pas comme une essence, mais comme un « écosystème interconnecté », un « choix bisexuel » conscient des rapports de pouvoir. Cette approche rejoint les travaux de Corinne Monnet, féministe bisexuelle et anarchiste, pour qui la bisexualité est un outil d’autonomie et de déconstruction des normes.
Une bisexualité radicale doit intégrer les autres rapports de domination (race, classe, validisme). Comme le rappelle Christelle Murhula, journaliste et autrice, l’injonction à « sortir de l’hétérosexualité » ignore les contraintes matérielles des femmes racisées ou précaires. La bisexualité peut alors devenir une position d’alliée, capable de naviguer entre différents espaces et de tisser des solidarités transversales.
Contrairement au séparatisme lesbien ou gay, la bisexualité radicale ne repose pas sur une logique d’exclusion, mais sur une subversion des normes de l’intérieur. Elle invite à repenser l’amour, l’amitié et la sexualité hors des cadres hétéronormatifs, sans pour autant renoncer à la lutte contre le patriarcat. Il s’agit de sortir de l’hétéronormativité plutôt que de l’hétérosexualité.
Quelle bisexualité radicale ? démontre ainsi que la bisexualité peut bel et bien constituer une position politique radicale, à condition de la dégager des assignations identitaires et de l’inscrire dans un projet de transformation sociale. En déstabilisant les catégories monosexuelles, en révélant les impensés des mouvements révolutionnaires, et en proposant une phénoménologie de la multiplicité, la bisexualité incarne une critique vivante de l’ordre hétéropatriarcal. Son potentiel radical réside moins dans une pureté politique que dans sa capacité à habiter les contradictions et à construire, depuis ces failles mêmes, des alliances inédites. Comme le souligne l’autrice, la bisexualité n’est pas une utopie lointaine, mais un « travail permanent de soi » et un horizon d’émancipation ici et maintenant.
S..

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