René.e aux bois dormants, une bd d'Élène Usdin
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Une rame de métro à l’heure de pointe, bondée, le reflet des néons dans les vitres. Dans un angle, une personne tient un album à la couverture chatoyante : le titre, René·e aux bois dormant, écrit en écriture inclusive, accroche mon regard. Ce petit point médian, presque timide mais si affirmé, m’intrigue : il dit déjà quelque chose de la fluidité, de l’entre-deux, de la pluralité des identités.
Une promesse à soi-même : lire ce livre.
Publié en 2021 aux éditions Sarbacane, René·e aux bois dormants est un roman graphique d’Élène Usdin, artiste plasticienne, photographe et illustratrice. L’histoire suit René, un jeune garçon canadien, en quête de son doudou disparu. Mais cette quête se mue en un voyage initiatique, poétique et politique : René.e glisse dans un univers onirique, traversé de créatures, de forêts et de métamorphoses : il devient fille, animal, arbre.
Peu à peu, le lecteur découvre la véritable blessure du récit : René.e fait partie de ces enfants autochtones arrachés à leurs familles entre les années 1960 et 1990 au Canada pour être placés dans des foyers blancs. Derrière la fantasmagorie se cache la mémoire d’un drame collectif, celui de la disparition des cultures premières, de la perte des racines et des langues.
Chaque planche est un choc visuel : gouache, aquarelle, couleurs directes qui explosent et s’éteignent comme des respirations. Usdin, déploie une écriture picturale organique : les images respirent. La lecture devient une expérience sensorielle, presque physique : on est happé par la matière du dessin.
La narration, non linéaire, épouse le trouble du personnage : elle déroute, mais c’est une déroute féconde, à l’image de l’identité fracturée de René·e. On ne sait plus si l’on rêve, si l’on se souvient, si l’on renaît.
René·e est un.e enfant sans repères, qui cherche à comprendre qui iel est. L’histoire évoque la douleur des « Sixties Scoop », ces rafles d’enfants autochtones, mais la transforme en mythe personnel. Le conte, ici, devient outil de réparation. À travers la quête du doudou, c’est la quête du soi, du nom, du corps, du lien avec les ancêtres qui s’écrit.
Elene Usdin introduit subtilement une réflexion sur la binarité de genre et sur les identités dites Two-Spirits (ou deux-esprits), issues des traditions autochtones d’Amérique du Nord. Dans plusieurs cultures des Premières Nations, les personnes two-spirit incarnent à la fois les énergies masculine et féminine, ou se situent au-delà de cette opposition. Elles sont considérées comme des êtres à part, détenteurs d’une puissance spirituelle particulière, capables de médiation et de guérison. René·e, dans son parcours, traverse littéralement cette dualité : iel change de forme, de genre, de rôle. Ce n’est jamais présenté comme une transgression, mais comme un retour à un équilibre ancien, une façon d’habiter pleinement le monde. La transformation est ici un acte spirituel : se métamorphoser, c’est se réconcilier.
Le point médian du titre prend alors tout son sens : il ne désigne pas seulement une inclusion grammaticale, mais une affirmation symbolique. Il marque la présence de cette double essence, ni homme ni femme, ni un ni deux, mais un.e « être ». Ainsi, Usdin ne traite pas la question du genre comme un sujet sociétal contemporain, mais comme un principe poétique et ancestral, une énergie où l’humain rejoint la nature et l’esprit.
René·e aux bois dormants est traversé par la mémoire coloniale, la question écologique et la résilience. Les frontières s’effacent : rêve et réalité, masculin et féminin, animal et humain. Tout est mouvement, transformation, retour. La force de ce roman graphique tient à cette alliance entre beauté plastique et profondeur symbolique. Usdin réussit à dire la douleur sans la figer, à faire de la couleur un espace de guérison.
En refermant l’album, on a la sensation d’avoir été traversée par une forêt : les ombres, les racines, les chants d’oiseaux, mais aussi la peur et la perte. Le livre rappelle que l’identité n’est jamais une ligne droite, mais un réseau de sentiers, de détours, de rêves et de mémoires. René·e, c’est chacun·e de nous lorsqu’on cherche la part manquante, l’enfance qu’on croyait oubliée, la voix intérieure qui nous relie au monde.
Entre conte et manifeste, René·e aux bois dormants réinvente la tradition du récit initiatique. Il questionne la binarité, la filiation, le colonialisme, tout en célébrant la beauté de la métamorphose. Lire ce livre, c’est accepter d’être ébranlé·e, de perdre ses repères pour mieux se retrouver, comme René·e, qui découvre que son identité est à la fois blessure et promesse, plurielle et lumineuse.
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transidentite - Association lgbt FIER.E.S ET QUEER
Une association LGBTQIA+ et féministe dans l'Aisne (basée à Saint-Quentin) fieresetqueer@gmail.com
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