Annemarie Schwarzenbach, l’ange dévasté : la lucidité dans les ruines
/image%2F6693927%2F20260320%2Fob_41978c_9782228940634-c.jpg)
Il est des existences qui ne se laissent pas raconter comme on déroule une biographie. Elles avancent par fractures, par exils, par élans aussitôt contredits, par fidélités impossibles. Annemarie Schwarzenbach appartient à cette catégorie rare des vies qui semblent n’avoir trouvé leur vérité qu’au bord d’elles-mêmes. Avec Annemarie Schwarzenbach, l’ange dévasté, Léa Gauthier au scénario et Mamoste Dîn au dessin ne se contentent pas de remettre en lumière une figure oubliée : elles tentent de donner forme à une conscience inquiète, à une subjectivité traversée par le désir, la fuite, la dépendance, mais aussi par une lucidité politique d’une intensité presque douloureuse. Paru en janvier 2026, ce roman graphique revient sur la trajectoire de l’écrivaine, journaliste et photographe suisse Annemarie Schwarzenbach (1908-1942), dont les voyages incessants n’ont jamais détourné le regard du drame européen ni de la montée du nazisme.
La grande force de l’ouvrage semble être de ne pas transformer Schwarzenbach en icône lisse. Tout, au contraire, concourt à restituer une figure de contradiction. Née dans un milieu bourgeois privilégié, proche de Klaus et Erika Mann, engagée contre les totalitarismes, amoureuse des femmes, aspirée par les départs, minée par l’addiction et par une vulnérabilité intime profonde, Schwarzenbach apparaît ici moins comme une héroïne exemplaire que comme une conscience déchirée. C’est précisément ce qui la rend si contemporaine. Le roman ne reconstruit pas seulement un destin singulier de l’entre-deux-guerres ; il donne à voir ce qu’il en coûte, intérieurement, de percevoir plus tôt que les autres la catastrophe qui vient.
La grande force de l’ouvrage semble être de ne pas transformer Schwarzenbach en icône lisse.
Ce qui affleure alors, et qui donne à ce roman graphique sa nécessité, c’est une question qui déborde largement le cadre biographique : que peut l’écriture quand le monde se défait ? Que peut le regard quand l’Histoire se charge d’insignes, de menaces, des humiliations ordinaires ? Le fascisme n’y est pas seulement un arrière-plan historique ; il devient une contamination progressive du quotidien, une manière d’occuper les corps, les rues, jusqu’à rendre l’air même irrespirable. À cet égard, L’Ange dévasté paraît moins raconter une vie que mettre en scène une lutte entre deux forces : d’un côté, l’effondrement du monde ; de l’autre, l’obstination d’une femme à continuer d’écrire, de voyager, de témoigner, même depuis un lieu intérieur déjà ravagé.
Cette tension entre l’intime et l’historique trouve un prolongement particulièrement juste dans le traitement graphique : un noir et blanc dense, expressif, avec un encrage plus appuyé pour les personnages que pour les décors.
On peut néanmoins formuler une réserve. L’album perd un peu, dans sa dernière partie, de la tension qui le porte d’abord avec tant de force.
Ce qui touche, au fond, dans ce roman, c’est qu’il refuse le confort de l’hommage. Annemarie Schwarzenbach n’y est ni sanctifiée ni réduite à quelques signes commodes : la voyageuse, la queer, l’antifasciste, l’addicte. Contradictionse dans l’inconfort de ses contradictions, dans cette manière bouleversante d’être à la fois intensément au monde et toujours déjà en exil de lui.
S..
Portrait :
Annemarie Schwarzenbach est une écrivaine, journaliste et photographe suisse née en 1908 dans une famille industrielle aisée. Très tôt, elle se distingue par son indépendance, son opposition au nazisme et son refus du milieu conservateur dont elle est issue. Lesbienne, elle évolue dans des milieux artistiques et intellectuels où sa vie affective, souvent tourmentée, participe aussi de son rapport au monde et à l’exil. À partir de 1933, elle parcourt le monde, traverse plusieurs continents et tire de ses voyages une œuvre considérable faite de reportages, de récits et de photographies. Fascinée par l’Orient, notamment par l’Iran et l’Afghanistan, elle cherche dans le départ une forme de vérité autant qu’une échappée. Mais cette intensité de vie s’accompagne d’une lutte contre l’addiction, la dépression et le sentiment d’exil intérieur. Elle meurt prématurément en 1942, à seulement 34 ans, laissant l’image d’une auteure lucide, tourmentée et profondément libre.
/image%2F6693927%2F20250916%2Fob_68edd0_logo.png)