"Muganga – Celui qui soigne", premier long-métrage de Marie-Hélène Roux
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Il y a des films qui ne se contentent pas de raconter une histoire, mais qui portent en eux le poids d'un devoir. Muganga – Celui qui soigne, premier long-métrage de Marie-Hélène Roux, est de ceux-là. Inspiré par la figure du docteur Denis Mukwege, gynécologue congolais Prix Sakharov 2014 et Prix Nobel de la paix en 2018, le film se hisse sur la pointe des pieds pour regarder l'innommable : le corps des femmes transformé en champ de bataille, le viol érigé en arme de guerre en République démocratique du Congo.
Dès l'ouverture, la réalisatrice tient sa promesse. Là où d'autres auraient détourné le regard, elle plante sa caméra face aux ravages, dans une scène d'une franchise presque insoutenable.
Pourtant, l'émotion qui traverse Muganga se heurte à un écueil : la mise en scène, tantôt trop spectaculaire, tantôt trop sage, semble chercher sa respiration entre deux eaux. Le récit oscille entre le souffle épique et la retenue pudique, sans toujours trouver l'équilibre qui aurait permis au spectateur de s'abandonner pleinement. Les chants d'acclamation qui ponctuent le film, bien que sincères, glissent parfois vers une certaine stéréotypie, comme si la culture africaine se trouvait réduite à quelques motifs attendus.
Isaach de Bankolé incarne Mukwege avec une force tranquille qui contraste avec le personnage du médecin sauveur, auréolé de sa mission presque sacrée, qui porte sur ses épaules le poids d'une humanité meurtrie. Mais cette figure héroïque, aussi juste soit-elle, tend à éclipser celles qui devraient être au centre : les femmes. Leur voix, leur parole, leur douleur – on les devine plus qu'on ne les entend.
Denis Mukwege recoud les femmes. Il passe sa vie à réparer ce que les hommes ont déchiré, à reconstruire des chairs labourées par la violence, à rendre possible l'impossible : que ces femmes se relèvent, continuent, existent encore après l'innommable. Il est, à juste titre, célébré pour cela. Son nom est devenu synonyme de résistance, d'humanité, de soin.
Mais.
Il y a un mais qui pèse, et que le film de Marie-Hélène Roux n'esquive pas, même si c'est pour le laisser en suspens, comme une question sans réponse. Mukwege est profondément croyant. Et cette foi, qui le porte peut-être dans l'enfer de Bukavu, impose aussi ses limites.
Quand une femme arrive, le corps détruit, l'âme en lambeaux, et qu'elle porte en elle l'enfant du viol – cet enfant conçu dans la haine, dans la violence, dans le sang –, Mukwege ne pratique pas d'avortement. Il répare. Il soigne. Il recoud.
Mukwege répare les corps. Mais les corps ne sont pas que de la chair. Ils sont aussi des mémoires, des histoires, des volontés. Ils sont le lieu où s'incarne la liberté la plus intime : celle de disposer de soi, de son ventre, de son avenir. En refusant l'avortement, le médecin sauveur pose une limite à cette liberté. Il dit : je te guéris, mais je décide, pour toi, de ce que ton corps doit porter.
Muganga est un premier film imparfait, sans doute. Mais c'est un film nécessaire. Parce qu'il nous rappelle que la barbarie a un visage, et que la résistance aussi. Parce qu'il donne à voir, même imparfaitement, ce que des milliers de femmes endurent en silence, et ce que quelques hommes et femmes tentent de réparer avec des moyens dérisoires et un courage infini.
Alors oui, la forme déçoit parfois. Mais le fond, lui, reste planté en nous comme une écharde. Et c'est peut-être là l'essentiel : repartir de ce film avec cette brûlure au cœur, ce sentiment que quelque chose, quelque part, ne tourne vraiment pas rond dans l'humanité. Et que le silence n'est plus une option.
Le viol, une arme de guerre …
Loin d’être un dommage collatéral ou un simple accès de violence individuelle, le viol en temps de guerre est une pratique ancestrale, une constante de l’histoire humaine que l’on retrouve aux origines mêmes de la littérature occidentale. Les premiers échanges entre peuples étaient ponctués d’enlèvements de femmes, justifiant guerres et représailles. Dans L’Iliade, les femmes capturées sont intégrées au butin, promises aux héros comme récompense.
L’histoire du viol de guerre est d’abord celle d’un silence assourdissant. Si des condamnations isolées existent, comme celle du chevalier Pierre d'Archambaud en 1474 pour avoir violé des civils, il a fallu attendre le XIXe siècle pour une première codification explicite. Le « Code de Lieber », promulgué par Abraham Lincoln en 1863, interdit le viol sous peine de mort, marquant une rupture avec l’idée qu’il s’agirait d’un inévitable sous-produit de la guerre. La Commission des responsabilités de 1919, créée après la Première Guerre mondiale, place même le viol et la prostitution forcée en tête de la liste des crimes de guerre.
Cependant, cette avancée théorique s’est heurtée à un mur de silence lors des grands procès du XXe siècle. Après la Seconde Guerre mondiale, les tribunaux de Nuremberg et de Tokyo, malgré l’ampleur des atrocités (esclavage des « femmes de réconfort », viols de masse par les troupes soviétiques), n’ont engagé aucune poursuite pour violences sexuelles. La Convention de Genève de 1949, en son article 27, évoque encore la protection des femmes contre les atteintes à leur « honneur », une formulation qui place le crime du côté de la pudeur plutôt que de la violence et de la domination, perpétuant ainsi l’idée d’un tabou plus que d’un crime de guerre majeur.
Il a fallu attendre les guerres d’ex-Yougoslavie et le génocide au Rwanda, dans les années 1990, pour que la communauté internationale prenne la mesure de la systématisation de ces violences. L'existence de « camps de viols » en Bosnie, où des femmes étaient détenues et violées à répétition dans un but de « purification ethnique », a agi comme un électrochoc. Les Tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda ont enfin reconnu le viol comme un crime contre l’humanité et un acte de génocide. Cette avancée a été consacrée en 1998 par le Statut de Rome, qui inclut le viol, l’esclavage sexuel et la prostitution forcée dans la définition des crimes de guerre et contre l'humanité, ouvrant la voie à la Cour pénale internationale (CPI). Pourtant, les condamnations restent rares. Le droit progresse, mais son application demeure entravée par la difficulté à documenter les faits et par une tendance persistante à considérer ces crimes comme « secondaires ».
Aujourd’hui, les spécialistes s’accordent sur un constat alarmant : la violence sexuelle n’est plus une conséquence de la guerre, elle en est devenue une composante à part entière, une arme stratégique. Cette métaphore de l’arme souligne sa fonction première : terroriser et annihiler l’ennemi. Le viol n’est pas un acte de désir, mais un acte de pouvoir, une démonstration de force visant à briser la résistance.
Cette tactique opère à plusieurs niveaux. Le corps des femmes devient un « champ de bataille » sur lequel on mène une guerre d’anéantissement. Les viols sont souvent collectifs, publics, d’une extrême brutalité. Ils visent à humilier non seulement la victime directe, mais aussi sa famille, sa tribu, sa communauté. C'est une déflagration multiple dont les ondes de choc détruisent le tissu social de l'intérieur. Elle force des communautés entières à se déplacer, instille la peur et la méfiance, et peut même poursuivre un objectif « ethnique », comme au Darfour ou en ex-Yougoslavie, en visant la « reproduction » ou la destruction d’un groupe.
Les survivantes sont confrontées à un double mur. Celui du traumatisme, bien sûr, mais aussi celui d’une société conservatrice où le viol est un tabou qui jette le déshonneur sur toute la famille. La loi du silence règne, et les victimes se heurtent à l'inaction des autorités. Dans ce chaos, la parole des femmes est étouffée, et l’aide psychologique et juridique reste dramatiquement insuffisante face à l’ampleur des crimes.
Du rapt des Sabines aux fosses communes du Darfour, en passant par les camps de viols de Bosnie, le corps des femmes n’a cessé d’être un champ de bataille. Si le XXe siècle a posé les jalons d’une reconnaissance juridique, transformant le tabou en crime contre l’humanité, l’écart entre la norme et la réalité demeure abyssal. Le viol est une arme bon marché, redoutablement efficace, et terriblement impunie. Elle détruit des vies, brise des familles et empoisonne l’avenir de nations entières.
Les survivantes de ces violences sont les grandes oubliées des livres d’histoire. Leur parole, difficile à libérer, est la seule arme capable de briser le silence et d’exiger justice. La communauté internationale, au-delà des résolutions et des déclarations de principe, se doit de soutenir ces voix, de financer la documentation des preuves et de garantir que le viol ne soit plus jamais une tactique de guerre sans conséquences. Tant que le corps des femmes restera ce territoire sans droits, la paix, elle-même, demeurera une promesse en trompe-l'œil.
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