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Dans Les Incels. Du clic à l’attentat, Annvor Seim Vestrheim s’attaque à un objet souvent mal lu. Trop souvent, en effet, les incels sont décrits comme des hommes malheureux, seuls, frustrés, presque pitoyables. Cette manière de les présenter n’est pas seulement inexacte ; elle est aussi politiquement dangereuse, parce qu’elle déplace l’attention. Elle fait passer au second plan ce qui devrait être au centre : leur misogynie, leur antiféminisme et, dans certains cas, leur fascination pour la violence. L’intérêt du livre est précisément là. Vestrheim refuse de réduire le phénomène à la détresse individuelle. Elle montre que l’on a affaire à une communauté, à un vocabulaire, à des codes, à une vision du monde cohérente, bref à une formation idéologique. Son enquête part donc d’un refus salutaire : celui de psychologiser à outrance ce qui relève aussi du politique. 
Le livre repose sur une immersion dans le forum Inceldom Discussion, hébergé sur incels.is, que l’autrice présente comme le plus grand forum incel accessible publiquement. Elle y observe les échanges sans intervenir, s’imprègne du lexique du groupe et analyse 187 fils de discussion. Ce matériau lui permet de mettre au jour non seulement des opinions misogynes, mais aussi une véritable grammaire collective, faite de rites d’entrée, de hiérarchies, de croyances et de mécanismes de validation mutuelle. C’est en cela que son travail est précieux : il ne s’arrête pas à la condamnation morale, il donne des outils pour comprendre comment se fabrique une subjectivité politique misogyne dans les espaces numériques. 
Le livre commence par rappeler que le mot incel n’a pas toujours eu le sens qu’on lui connaît aujourd’hui. À l’origine, dans les années 1990, le terme renvoyait à un espace d’entraide autour du célibat involontaire. Ce cadre initial s’est ensuite transformé. Peu à peu, le mot a été récupéré par des hommes qui ne se contentent pas de souffrir de leur isolement affectif ou sexuel, mais qui font des femmes les responsables directes de cette situation. C’est à partir de là que Vestrheim propose une définition nette : l’incel n’est pas simplement un homme sans relation ; c’est un homme qui rencontre des difficultés à avoir des relations amoureuses ou sexuelles avec des femmes et qui attribue cette absence aux femmes elles-mêmes. Cette précision est fondamentale, parce qu’elle fait sortir le terme du seul registre descriptif pour le replacer dans celui de l’idéologie. 
L’autrice insiste également sur un point décisif : les incels forment une communauté. Même si certains de leurs membres prétendent qu’il ne s’agit que d’une « condition », le forum étudié montre tout le contraire. On y trouve des normes, des pratiques, des manières de parler, des références partagées, des frontières entre ceux qui appartiennent au groupe et ceux qui en sont exclus. Les incels ne sont donc pas seulement réunis par une frustration commune ; ils participent à un univers collectif qui donne sens à cette frustration et la reformule politiquement. Vestrheim les inscrit ainsi dans le courant masculiniste et, plus largement, dans la manosphère, c’est-à-dire dans cet ensemble de communautés antiféministes qui prospèrent en ligne. 
Ce qui frappe ensuite, c’est la manière dont le livre démonte l’idée selon laquelle l’inceldom serait une fatalité naturelle. Les incels eux-mêmes parlent souvent de biologie, de génétique, d’apparence physique, comme si tout était déjà joué. Or, Vestrheim montre au contraire qu’il s’agit d’une identité construite. On devient incel dans et par le groupe. On apprend à le devenir. Le forum fonctionne comme un lieu de mise en scène de soi, où chacun doit prouver qu’il est un « vrai » incel, maîtriser les codes, employer le bon vocabulaire et se soumettre aux critères du groupe. Ce travail d’identification passe aussi par des pratiques de surveillance mutuelle : l’insulte fakecel, par exemple, sert à disqualifier ceux qui ne correspondent pas à l’image légitime de l’incel. Le groupe se protège ainsi, se referme, se radicalise.

Les femmes sont pensées à la fois comme responsables de l’humiliation masculine et comme des objets nécessaires à la validation de l’identité des hommes

Au cœur de cette construction se trouve la fameuse « pilule noire », ou blackpill. Dans l’univers incel, elle désigne une prétendue vérité sur les rapports entre les sexes. Selon cette logique, certaines femmes ne désireraient que les hommes les plus séduisants, les plus dominants, les mieux classés dans une hiérarchie sexuelle. Les autres seraient condamnés à l’échec. Le problème, c’est que cette croyance se donne les apparences de la science. Elle naturalise la domination masculine et transforme des rapports sociaux en destin biologique. En ce sens, la blackpill n’est pas un simple mot de forum : c’est le centre doctrinal de l’identité incel, le filtre à travers lequel le monde entier est relu.
Le livre montre enfin que cette idéologie n’est jamais très loin de la violence. La frustration n’est pas seulement dite, elle est travaillée, légitimée, exaltée. Les femmes sont pensées à la fois comme responsables de l’humiliation masculine et comme des objets nécessaires à la validation de l’identité des hommes. Cette contradiction nourrit une logique de ressentiment permanent. À partir du moment où les femmes sont perçues comme celles qui refusent aux hommes ce qui leur serait dû, la violence peut se présenter comme réparation. C’est pourquoi les figures d’Elliot Rodger (auteur d’une tuerie en Californie en 2014 motivée par sa haine des femmes)  ou d’Alek Minassian (auteur d’une tuerie à la voiture bélier à Toronto, les femmes en ont été les principales victimes) occupent une place si centrale dans l’imaginaire incel : elles sont l’incarnation extrême d’une vengeance devenue héroïque.
Comment une souffrance masculine qui se présente d’abord comme intime et individuelle peut-elle se transformer, dans les espaces numériques, en identité collective antiféministe capable de justifier la haine et la violence contre les femmes ? Cette problématique me paraît essentielle, parce qu’elle permet de ne pas rester à la surface du phénomène. Elle invite à comprendre non seulement ce que disent les incels, mais ce que leur discours produit : une manière de nommer le monde, de désigner des ennemies, de souder un groupe et, parfois, de préparer symboliquement le passage à l’acte. Pour Vestrheim, cette transformation n’a rien d’accidentel. Elle constitue même le cœur du livre.
Le livre apporte une réponse forte : cette transformation passe d’abord par la collectivisation du mal-être. Ce qui, au départ, pourrait relever d’une expérience individuelle – l ’échec amoureux, le sentiment de rejet, la solitude - est immédiatement repris par la communauté, recodé, amplifié. L’individu n’est plus seulement malheureux ; il devient membre d’un groupe qui lui fournit des causes, des catégories et des responsables. Le forum donne donc une forme à la souffrance. Il lui donne aussi une direction : celle du blâme contre les femmes. C’est en cela que l’expérience change de nature. Elle cesse d’être seulement personnelle pour devenir politique. 
Ensuite, cette souffrance est naturalisée. C’est le rôle de la blackpill. En faisant passer des croyances misogynes pour des vérités objectives, elle retire au discours son apparence idéologique. Les incels ne disent plus : « nous détestons les femmes parce que nous les tenons pour responsables ». Ils disent, ou prétendent dire : « nous ne faisons que constater une réalité biologique ». Cette rhétorique est redoutable, parce qu’elle transforme la haine en lucidité et le ressentiment en vérité. Ce déplacement est central dans le livre : la misogynie incel ne s’assume pas toujours comme telle ; elle se camoufle dans un langage pseudo-scientifique, chiffré, technique, qui lui donne une allure de neutralité.

La misogynie incel ne s’assume pas toujours comme telle ; elle se camoufle dans un langage pseudo-scientifique, chiffré, technique, qui lui donne une allure de neutralité...

Enfin, la violence devient pensable parce que l’identité masculine décrite dans ces forums est indissociable d’un rapport de domination. Vestrheim montre très bien que, dans cet imaginaire, être un homme, ce n’est pas seulement appartenir à un sexe ; c’est faire reconnaître sa position de puissance, notamment à travers la possession ou la domination des femmes. Lorsque cette reconnaissance fait défaut, l’identité masculine vacille. Les femmes apparaissent alors comme celles qui privent les incels de leur statut. À partir de là, la déshumanisation lexicale, le renversement du blâme et l’héroïsation des tueurs fonctionnent ensemble. La violence n’apparaît plus comme un scandale absolu, mais comme une réponse pensable, parfois même valorisée. C’est ce qui rend le livre si dérangeant, et si nécessaire.
Au fond, ce que montre Les Incels. Du clic à l’attentat, c’est qu’il serait profondément naïf de voir dans les incels une simple somme d’hommes blessés. Le livre oblige à changer de focale. Il invite à prendre au sérieux la dimension politique de leur discours, la cohérence de leur univers symbolique et le danger réel que représente cette culture de haine. L’un des grands mérites de Vestrheim est de refuser les fausses excuses : non, la solitude n’explique pas tout ; non, le mal-être ne dissout pas la responsabilité politique ; non, la violence misogyne ne peut pas être rabattue sur la seule pathologie individuelle. Ce que l’autrice met au jour, c’est une forme contemporaine de suprématie mâle qui se nourrit du numérique, de l’entre-soi et de la banalisation de l’antiféminisme.
C’est aussi pour cela que le livre a une portée militante. Il ne s’agit pas seulement de comprendre les incels pour enrichir une catégorie d’analyse. Il s’agit de comprendre comment se reforment, sous des habits nouveaux, des logiques anciennes de domination masculine. Lire ce livre, c’est donc aussi accepter une tâche politique : apprendre à reconnaître ces discours, à les nommer, à les combattre avant qu’ils ne continuent de se diffuser sous couvert d’humour, de détresse ou de simple provocation. Sur ce point, le livre est sans ambiguïté, et c’est ce qui fait sa force.
La lecture de cet essai est d’une dureté insidieuse. Au début, on sourit presque devant l’absurdité des théories – ces histoires de pilules magiques, cette hiérarchie sexuelle réduite à des centimètres d’os, cette cosmogonie où les femmes deviennent des « femoïdes » et les hommes des « Chads ». On se dit que cela relève d’un délire de forum, d’un jeu de rôles malsain mais finalement grotesque. Puis vient le vertige : ces élucubrations, les incels les théorisent avec une rigueur pseudo-scientifique glaçante. Ils mobilisent des études, des statistiques, des concepts empruntés à la biologie évolutionniste, tordus jusqu’à l’idéologie. Le sourire s’efface. Ce qui paraissait irréel devient un système cohérent, une grille de lecture du monde qui, sous ses airs de rationalité, justifie la haine, l’appropriation des corps, la violence. Et lorsque l’on referme le livre, certaines expressions restent collées à la mémoire comme des échardes : « dépotoir à sperme », « seule une vierge a le droit de refuser le sexe », « une foïde aurait pu tout changer ». Elles résonnent longtemps, obsessionnelles, parce qu’elles ne sont pas seulement des mots jetés dans le vide numérique, mais le langage même d’une légitimation qui tue. Cette lecture ne s’oublie pas. Elle nous laisse avec un goût amer et la conscience que l’horreur, parfois, se construit dans les marges d’une raison dévoyée.
S..

Pour aller plus loin : un documentaire sur la récupération d’un mème par les partis extrêmes, les incels et la fachosphère.
https://www.m6.fr/feels-good-man-p_27979/feels-good-man-c_13166334

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