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Il y a des films qui parlent d’amour, et d’autres qui parlent du temps qu’il reste pour aimer. Plaire, aimer et courir vite appartient à la seconde catégorie. Christophe Honoré y raconte la rencontre d’Arthur, étudiant à Rennes, et de Jacques, écrivain parisien plus âgé, père d’un petit garçon, déjà rattrapé par la maladie. Entre eux, quelque chose naît, non pas dans l’innocence des histoires qui se croient promises à durer, mais dans une lumière déjà traversée par l’ombre. Le film installe d’emblée cette dissymétrie : d’un côté, l’élan des commencements ; de l’autre, la conscience aiguë de la fin. 
Ce qui frappe d’abord, c’est que le film ne traite pas l’homosexualité comme un thème abstrait, encore moins comme une simple couleur identitaire. Il la restitue comme une manière d’habiter le monde, avec ses codes, ses peurs, ses ironies, ses désirs, ses lieux de passage, ses solitudes aussi. Il y a les chambres, les gares, les bars, les parkings, les corps qui se cherchent, les corps qui se dérobent, et cette circulation de regards où le désir ne se sépare jamais tout à fait du danger. Le film rappelle ainsi une vérité que le présent oublie parfois : pour une génération d’hommes gays, aimer n’a pas seulement été une aventure sentimentale ; cela a été une expérience historique, traversée de peur, de perte et d’urgence. 
Le sida, ici, n’est pas un simple contexte tragique venu ajouter de la gravité à une romance. Il est la structure secrète du récit. Il modifie la vitesse des gestes, la densité des paroles, la possibilité même de se projeter. Jacques aime comme on tient quelque chose qui déjà s’échappe. Arthur aime encore comme on croit qu’un amour ouvre le monde. Entre les deux, il n’y a pas seulement une différence d’âge : il y a une fracture de temporalité. L’un découvre ; l’autre sait. L’un avance vers la vie ; l’autre vit avec l’idée que la vie s’éloigne. Et c’est peut-être là que le film devient profondément bouleversant : il montre que, dans certains contextes, l’amour ne promet pas l’avenir ; il rend seulement l’instant plus brûlant : la rencontre d’un premier amour et d’un dernier amour. 
Mais le film ne se réduit jamais à un tombeau. C’est même l’une de ses plus grandes justesses. Il y a dans Plaire, aimer et courir vite une légèreté persistante, presque insolente par endroits, comme si le désir refusait de se laisser entièrement coloniser par la catastrophe. On parle, on lit, on plaisante, on drague, on se moque, on continue malgré tout. Cette vitalité compte énormément dans une lecture LGBT du film, parce qu’elle déjoue une tentation ancienne : celle de ne représenter les existences homosexuelles que sous le signe du malheur ou du destin brisé. Ici, la douleur est là, bien sûr, mais elle n’abolit ni la sensualité, ni la culture, ni l’humour. Elle cohabite avec eux. Et cette cohabitation est peut-être plus juste, plus humaine, que bien des récits qui écrasent tout sous la seule gravité du sujet. 
Il faut aussi dire que le film travaille quelque chose de plus souterrain, de plus déchirant peut-être : la question de la transmission homosexuelle. Arthur ne rencontre pas seulement un homme ; il rencontre un monde, une mémoire, une culture, une génération déjà menacée d’effacement. Jacques est un amant, oui, mais aussi une figure de passage entre deux âges de la vie gay. À travers lui, c’est tout un héritage qui cherche encore un destinataire : des livres, des gestes, une manière d’être au monde, de parler, de désirer, de tenir debout dans l’inquiétude 
C’est là, sans doute, que le film touche à quelque chose de très profond dans l’histoire LGBT : le sentiment qu’une part de la mémoire a été interrompue avant d’avoir pu se transmettre pleinement. Les morts n’y sont pas seulement des morts ; ils sont des silences dans la chaîne des héritages. Et le film, avec une douceur obstinée, tente de faire revenir quelque chose de cette parole coupée. Non pas sous la forme d’un manifeste, ni d’un grand récit militant, mais dans une matière plus fragile : une conversation, un trajet en train, une lecture, une manière de regarder quelqu’un qui ne restera pas. C’est une politique de l’intime, si l’on veut, mais une politique tout de même. Parce qu’elle restitue à ces existences leur densité sensible, donc leur dignité historique. 
Mais.
Il y a un mais.
Cette beauté a aussi sa limite. Le film demeure dans un univers très précis : celui d’une mémoire gay masculine, lettrée, blanche, urbaine, très liée à une certaine culture française. Ce n’est pas un défaut moral ; c’est un choix de regard. Pourtant, ce choix resserre aussi le champ des enjeux LGBT. Les lesbiennes, les personnes trans, les expériences plus populaires ou plus frontalement militantes restent hors champ. On pourrait dire que le film éclaire admirablement une strate de l’histoire queer, mais qu’il ne prétend ni ne parvient à en embrasser toute la pluralité. Sa justesse vient de cette précision ; sa limite vient du même endroit. 
Reste alors ce qui demeure après le film. Pas une leçon. Pas un slogan. Plutôt une sensation insistante, comme une écharde fine dans la mémoire. Celle d’avoir vu des êtres essayer d’aimer dans un monde qui leur demandait déjà de se préparer à perdre. Celle d’avoir compris, aussi, que les vies LGBT ne se racontent jamais tout à fait de l’extérieur : elles exigent qu’on entende ce que l’Histoire fait aux corps, au désir, à la possibilité même d’imaginer demain. Plaire, aimer et courir vite est un très beau film parce qu’il tient au plus près de cette vérité-là. Il sait que l’amour ne sauve pas toujours. Mais il sait aussi qu’il laisse, même dans l’urgence, une trace plus vive que la peur. Et parfois, c’est déjà immense.
S..

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