Entretien avec la militante trans Giovanna Rincon dans l’Échappée (Edwy Plenel)
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Dans cet entretien mené par Edwy Plenel, Giovanna Rincon apparaît d’emblée comme bien davantage qu’une « héroïne trans » : elle est une femme qui a fait de sa propre survie une force politique, et de cette force politique un outil concret pour les autres. Ce que l’on entend ici, ce n’est pas seulement un parcours de vie impressionnant ; c’est une pensée en acte, forgée dans la violence, la honte imposée, l’exil, la maladie, mais aussi dans la lucidité, l’humour, la dignité et une volonté obstinée de ne pas céder.
Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont Giovanna Rincon refuse d’être réduite à une identité figée ou à un récit exemplaire trop propre. Son livre, explique-t-elle, n’est pas un simple retour sur le passé : c’est un « livre de soins », un geste pour revenir aux sources, pour comprendre ce qui l’a tenue debout, et pour transmettre quelque chose aux nouvelles générations trans, dans un moment où la transphobie se durcit à nouveau. Il y a là une parole très forte sur l’enfance, sur la certitude d’être une fille malgré l’assignation, sur la violence familiale, sur le père redouté puis relu autrement, et sur cette nécessité vitale de s’arracher à ce qui étouffe. L’entretien montre très bien que l’émancipation n’a rien d’abstrait : elle se paie, elle se conquiert, elle se construit contre la peur et contre le silence.
Mais ce qui rend cet échange si important, c’est qu’il ne sépare jamais l’intime du politique. Avec Giovanna Rincon, parler de soi revient toujours à parler d’un système. Le VIH, la transphobie, la sérophobie, la précarisation des personnes trans migrantes, la violence visant les travailleuses du sexe, tout cela n’apparaît pas comme une addition de malheurs individuels, mais comme l’effet d’un ordre social qui trie les vies, les expose, les use, puis prétend ne pas voir. À plusieurs reprises, l’entretien rappelle que les personnes les plus précarisées restent les plus invisibilisées, y compris dans les chiffres, y compris dans les politiques publiques, y compris dans les récits progressistes quand ceux-ci oublient les sans-papiers, les racisé.es, les personnes trans séropositives ou les travailleuses du sexe.
L’un des points les plus puissants de cette conversation concerne justement la santé publique. Giovanna Rincon montre que rien de juste ne peut se construire sans les premier·es concerné·es. Avec Acceptess-T, elle n’a pas seulement créé une association : elle a contribué à bâtir une véritable contre-expertise, capable d’accompagner matériellement et juridiquement, mais aussi de produire du savoir à partir du réel vécu. L’enquête sur les personnes trans vivant avec le VIH, les alertes sur la violence institutionnelle, le travail mené contre la honte, tout cela rappelle une chose essentielle : les droits ne tombent jamais d’en haut. Ils avancent parce que des personnes concernées obligent les institutions à regarder ce qu’elles préféraient ignorer.
L’autre moment décisif de l’entretien est celui des recommandations de la Haute Autorité de santé sur la prise en charge des personnes trans. Là encore, ce que souligne Giovanna Rincon, c’est moins une victoire technocratique qu’un basculement de principe : reconnaître enfin que l’autodétermination doit être au centre, que la transidentité n’est pas une pathologie, que les personnes trans n’ont pas à être administrées comme des anomalies mais écoutées comme des sujets. Dans le contexte réactionnaire actuel, cette affirmation a quelque chose de fondamental. Elle rappelle que le soin n’est digne de ce nom que s’il commence par croire les personnes concernées.
Ce que je retiens au fond de cet entretien, c’est cette articulation entre tendresse et radicalité. Giovanna Rincon parle de la violence sans la lisser, mais elle refuse de laisser la brutalité du monde avoir le dernier mot. Elle parle de transmission, d’amour, de communauté, de stratégies de survie devenues stratégies collectives. Et c’est peut-être cela qui rend ce podcast si précieux : il ne se contente pas d’informer, il déplace le regard. Il donne à entendre une parole qui éclaire tout à la fois la violence des normes et la puissance de celles et ceux qui leur résistent.
S..
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