Publié par

Il faudrait peut-être entrer dans ce livre par une chanson. Par Voir un ami pleurer de Jacques Brel. Par ces mots, surtout, qui résonnent avec une justesse presque insoutenable : « tout ce manque de tendre ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond, dans N’essuie jamais de larmes sans gants de Jonas Gardell. D’un monde où la peur dévaste jusqu’aux gestes les plus simples. D’un monde où l’on n’ose plus toucher, plus caresser, plus essuyer les larmes autrement qu’à travers l’épaisseur d’un gant, d’un protocole, d’un effroi. D’un monde où le manque de tendresse ne constitue pas un détail de la catastrophe, mais l’une de ses formes les plus cruelles.
J’ai déjà chroniqué La Fête des folles du même auteur, et c’est précisément cette lecture qui m’a donné envie de me plonger dans N’essuie jamais de larmes sans gants. J’y avais déjà rencontré, chez Jonas Gardell, cette manière si singulière de faire remonter à la surface les vies queer blessées, humiliées, reléguées, sans jamais les dépouiller de leur éclat. Une manière d’écrire qui n’adoucit rien, qui n’escamote rien, mais qui laisse pourtant circuler une infinie délicatesse dans les interstices de la douleur.
Le livre suit Rasmus, venu de la province, Benjamin, élevé chez les Témoins de Jéhovah, et la constellation affective qui se forme autour d’eux dans le Stockholm des années 1980. Mais réduire ce texte à son intrigue reviendrait déjà à le trahir un peu. Car Gardell ne construit pas un simple roman historique sur les années sida. Il compose une chambre d’échos où l’intime et le politique se répondent sans cesse. La découverte de soi, l’arrachement aux normes, l’invention d’une famille choisie, la fête comme espace de survie, la honte inculquée par les institutions, la maladie enfin : tout cela ne s’y juxtapose pas, tout cela s’y enchevêtre.
Il faut d’ailleurs dire un mot de la structure, tant elle travaille souterrainement la lecture. N’essuie jamais de larmes sans gants s’ouvre dans une chambre d’hôpital, au plus près d’un corps déjà ravagé, puis refuse obstinément la ligne droite. Gardell tresse le présent de la maladie et les strates du passé : l’enfance, les humiliations anciennes, la fuite hors des assignations, les nuits de Stockholm, l’apprentissage du désir, les amitiés, les élans, les premières secousses de la peur. Ce croisement des temporalités ne relève pas d’un ornement narratif ; il creuse le texte de l’intérieur. Chaque scène lumineuse porte déjà l’ombre de ce que le lecteur sait. Chaque retour vers l’hôpital se charge, en retour, de tout ce qui a été vécu avant la catastrophe. Le passé n’éclaire pas seulement le présent : il le déchire. Et c’est précisément de cette déchirure que naît une part de la puissance du livre. Car les personnages ne nous apparaissent jamais comme des victimes figées dans une fin annoncée ; ils reviennent à nous dans leur jeunesse, leur insolence, leur désir de vivre, leurs maladresses, leurs rêves très concrets. La maladie ne tombe donc pas sur des silhouettes abstraites : elle vient frapper des existences déjà pleines, déjà vibrantes, déjà irriguées de possibles.

Gardell ne construit pas un simple roman historique sur les années sida. Il compose une chambre d’échos où l’intime et le politique se répondent sans cesse...

C’est aussi ce qui rend ce texte si dévastateur. Il ne raconte pas seulement l’arrivée du sida comme événement sanitaire. Il montre ce que l’épidémie a fait au temps lui-même. Aimer, ici, ne consiste plus à se projeter sereinement dans l’avenir ; aimer devient tenir au bord du précipice, aimer malgré le rétrécissement du temps, aimer dans l’intervalle de la menace. Le bonheur ne disparaît pas soudainement : il se met à brûler autrement, avec une intensité presque insoutenable, parce qu’il se sait désormais fragile, exposé, compté.
Mais la violence du livre tient aussi à ce qu’il ne sépare jamais la maladie de l’ordre social qui l’a entourée. Gardell ne se contente pas de pleurer ses morts ; il met en accusation le monde qui les a laissés seuls. La famille qui rejette. Le religieux qui condamne. Le soin qui hésite. L’espace public qui transforme les malades en figures de contamination et de faute. La peur du virus vient alors se mêler à des peurs plus anciennes, plus enracinées : la peur des sexualités dissidentes, la panique devant les corps homosexuels, le fantasme d’une souillure morale accolée à certaines vies. À cet endroit, N’essuie jamais de larmes sans gants devient bien davantage qu’un roman sur une tragédie passée. Il devient un livre sur les corps que la société considère comme sacrifiables, sur les existences qu’elle tolère tant qu’elles demeurent discrètes, et qu’elle abandonne dès lors qu’elles réclament pleinement le droit d’être aimées, visibles, pleurées.
Ce qui me bouleverse particulièrement, pourtant, c’est que le livre ne s’arrête pas à la dénonciation. Il donne à sentir quelque chose de plus nu, de plus profond, de plus atroce peut-être : la confiscation du contact. Non seulement la maladie ravage les corps, mais elle vient contaminer jusqu’à l’idée même de la caresse. Tout à coup, toucher n’apaise plus ; toucher effraie. Une main posée sur une joue, des doigts passés dans les cheveux, un front embrassé, un corps serré contre un autre : ces gestes infimes, ces gestes premiers, ces gestes par lesquels nous reconnaissons à l’autre sa pleine humanité, se chargent de menace. Et cette peur d’être touché, caressé, approché, ne relève pas seulement de l’ignorance médicale ; elle révèle la profondeur du désamour social.
Car ce que l’époque retire aux malades, ce n’est pas uniquement la sécurité, ni même la dignité. C’est la tendresse. C’est la possibilité d’être encore enveloppé, consolé, rejoint. C’est le droit de demeurer un corps digne d’approche. Le titre lui-même condense cette cruauté : ne jamais essuyer de larmes sans gants. Ne jamais approcher la douleur nue autrement qu’à travers une barrière. Le gant protège, certes, mais il matérialise aussi, dans l’imaginaire collectif que Gardell exhume, une mise à distance affective. Ce n’est plus seulement le virus dont on se protège ; c’est de l’autre qu’on se retire. De sa peau. De sa tristesse. De sa vulnérabilité. De sa condition humaine.

Car ce que l’époque retire aux malades, ce n’est pas uniquement la sécurité, ni même la dignité. C’est la tendresse.

Alors s’installe une forme de quarantaine affective. Les corps malades ne suscitent plus l’élan, mais le recul. Ils n’appellent plus la caresse, mais l’évitement. Et cette privation-là isole d’une manière presque indicible, parce qu’elle retranche aux êtres ce dont chacun a besoin pour tenir : la douceur, la chaleur, la présence qui ne tremble pas. On peut survivre quelque temps à bien des choses ; on tient moins longtemps quand le monde vous refuse jusqu’au langage le plus archaïque du soin, celui d’une main qui reste. Le manque de tendre, dans ce livre, n’apparaît donc pas comme un détail secondaire de la catastrophe. Il en constitue l’un des noyaux les plus déchirants. On y meurt du virus, bien sûr. On y meurt aussi de l’indifférence politique, de l’homophobie sociale, de la honte distillée par les institutions. Mais on y meurt également, symboliquement et parfois presque physiquement, de cette famine tactile, de cette disette de gestes simples, de ce retrait de la caresse qui rejette certains corps hors du cercle commun. Refuser de toucher n’est jamais neutre. C’est désigner certains corps comme infréquentables. C’est leur signifier qu’ils ont quitté l’espace du partage ordinaire. C’est les enfermer dans une solitude où la douleur se double d’une souillure projetée sur eux. Gardell montre cela avec une force terrible : la peur sanitaire, lorsqu’elle se laisse coloniser par les vieux imaginaires de l’exclusion, produit des intouchables. Et il faut entendre tout ce que ce mot charrie. Non seulement l’éloignement, mais la hiérarchie. Non seulement la peur, mais le mépris.
Pour autant, N’essuie jamais de larmes sans gants ne sanctifie pas ses personnages. Et c’est aussi ce qui lui donne sa justesse. Gardell leur laisse leur ironie, leur beauté parfois orgueilleuse, leurs maladresses, leurs petitesses, leurs éclats de rire, leurs vanités, leurs fragilités. Il leur laisse surtout une présence. Ils ne sont jamais réduits à un statut de victimes exemplaires destinées à instruire le lecteur. Ils continuent à désirer, à se tromper, à aimer mal, à aimer fort, à chercher une place. Cette épaisseur-là compte infiniment. Elle arrache les morts à la pure fonction mémorielle. Elle leur restitue une vie irréductible.
C’est un livre de deuil, évidemment. Mais c’est surtout un livre d’insurrection mémorielle. Un livre qui refuse l’effacement. Un livre qui rappelle que la tendresse elle-même peut devenir un champ de bataille. Un livre qui rend aux morts leur nom, leur peau, leur désir, leur peur, leur beauté. Et qui nous oblige, avec une douceur presque insoutenable, à nous demander ce qu’une société révèle d’elle-même lorsqu’elle recule devant les larmes de ses plus vulnérables au lieu de les essuyer à mains nues.
S..

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article