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Je ne suis pas historien.ne, donc je n’ai pas lu ce livre depuis l’intérieur du champ académique ni avec les outils d’un.e spécialiste de l’histoire sociale. Cela dit, je veux d’abord saluer l’ampleur, la tenue et la rigueur du travail mené ici. Et si j’ai choisi de l’aborder, c’est aussi en assumant volontairement un angle de lecture féministe et queer : non pour lui demander d’être un autre livre que celui qu’il est, mais pour voir ce qu’un tel regard fait apparaître, ce qu’il éclaire, et aussi ce qu’il laisse dans l’ombre. Je l’ai lu comme un essai de synthèse historique et politique, plus que comme un livre fondé sur une recherche d’archives inédites. Sa thèse centrale m’a semblé claire : sur la longue durée, les révoltes populaires en France peuvent être comprises à partir d’un même fil conducteur, celui des rapports entre les classes dominées, la construction de l’État et les transformations du capitalisme. L’auteur construit d’ailleurs tout son ouvrage autour de cinq grandes questions : contre qui se révolte-t-on, contre quoi, qui se révolte, comment, et comment le pouvoir réagit-il ? À travers cela, il montre que les révoltes disent toujours quelque chose des rapports de pouvoir.

L’une des premières qualités du livre, c’est la façon dont il pose ses mots. L’introduction ne traite pas le mot « révolte » comme une évidence. Au contraire, elle en retrace l’histoire, distingue des termes comme révolte, émeute, sédition, insurrection ou mouvement social, et montre que ces catégories changent selon les périodes et selon les usages qu’en font les pouvoirs. C’est important, parce que cela rappelle qu’on ne nomme jamais les soulèvements de manière neutre. Le texte est aussi très solide quand il refuse de réduire les révoltes à des réactions irrationnelles à la misère. Il insiste au contraire sur ce qui met le feu : un sentiment d’injustice nouvelle, de mépris, d’humiliation, mais aussi sur ce qu’on pourrait appeler une logique propre des révoltes, avec leurs formes, leurs codes, leurs manières d’agir, qui donnent un sens politique à la violence populaire.

Autre point fort : le livre ne se contente pas d’aligner des événements. Il relie les soulèvements locaux à de grandes transformations historiques : la centralisation du pouvoir monarchique puis étatique, la question fiscale, les formes de discipline sociale, l’industrialisation, la prolétarisation, puis le néolibéralisme. Grâce à cela, il devient possible de penser ensemble des moments très différents : la Jacquerie, les révoltes antifiscales, les insurrections du XIXe siècle, les grèves ouvrières, les Gilets jaunes ou encore les révoltes des quartiers populaires. Le livre montre bien que les révolté.es s’attaquent souvent d’abord à des figures proches, locales, concrètes, mais que derrière elles se tient presque toujours le pouvoir central, chargé de défendre un ordre politique, social et économique.

J’ajouterais aussi que ce texte dépasse une simple histoire française refermée sur elle-même. Il ouvre des comparaisons, et surtout il ne traite pas la question coloniale comme un détail secondaire. L’introduction relie explicitement les révoltes des quartiers populaires à une mémoire de la colonisation et de l’immigration. Et dans le développement, l’auteur intègre aussi les révoltes antiesclavagistes et anticoloniales, de Saint-Domingue à l’Algérie. Cela donne au livre une vraie profondeur politique, parce qu’il rappelle que l’histoire des révoltes populaires ne peut pas être pensée séparément de l’histoire coloniale.

Mais les limites du livre apparaissent aussi là où son ambition est la plus grande. Le mot « peuple » se justifie dans l’ouvrage, mais il finit parfois par être trop large. L’auteur reconnaît bien que le caractère « populaire » de certains nouveaux mouvements sociaux peut être discuté, et que les classes dominées ne forment pas un ensemble uniforme. Cependant la catégorie de peuple tend parfois à effacer ou à aplanir des différences qui me semblent essentielles : les différences liées aux origines, de genre, de statut migratoire, d’âge, de rapport au travail salarié, ou encore d’ancrage territorial. On sent que le livre s’inscrit dans une tradition d’histoire sociale classique, qu’il enrichit, mais sans la déplacer complètement.

Le livre n’oublie pas les femmes. Il rappelle leur présence dans les révoltes antifiscales, dans la marche sur Versailles, en 1848, dans la Commune, dans les luttes ouvrières, en 1936, en 1968, chez Lip ou encore dans le mouvement des Gilets jaunes. Ce n’est donc pas un récit purement masculin. Mais malgré cela, les femmes apparaissent le plus souvent comme des participantes à des révoltes déjà définies ailleurs, plutôt que comme un point de départ qui permettrait de repenser ce qu’est, au fond, une révolte populaire. En d’autres termes : le genre est bien présent, mais il n’organise pas vraiment l’analyse.

À partir d’un point de vue féministe, on pourrait au moins déplacer le regard de trois façons. D’abord, on pourrait demander comment les révoltes naissent aussi à partir de la reproduction sociale, c’est-à-dire à partir de tout ce qui permet de vivre au quotidien : le prix du pain, le logement, les soins, les enfants, les transports, le temps domestique, la survie concrète. Le livre touche parfois à cela, mais sans faire du travail reproductif une catégorie centrale de lecture. Ensuite, on pourrait montrer que l’ordre contre lequel on se révolte n’est pas seulement un ordre fiscal, salarial ou étatique, mais aussi un ordre patriarcal, organisé par des hiérarchies de sexe, par une division sexuée du travail et par une distribution genrée de la visibilité politique. Enfin, il faudrait regarder non seulement la présence des femmes dans les révoltes, mais aussi les formes particulières de leur engagement, la manière spécifique dont elles sont réprimées, la façon dont leur rôle est ensuite effacé de la mémoire collective, ou encore la manière dont elles sont transformées en symboles de la nation ou de la morale. Sur tous ces points, le livre ouvre des pistes, mais il ne va pas jusqu’au bout.

Du point de vue queer, la limite me semble encore plus nette. Le texte mentionne bien les « minorités sexuelles » à un moment, dans une citation sur les mouvements sociaux, et il évoque aussi les mouvements féministes. Mais il ne construit pas vraiment une lecture des révoltes à partir de la sexualité, de l’hétéronormativité, des normes familiales, des politiques du corps, ni des formes de mobilisations lgbtqia+. En ce sens, l’angle queer est presque absent comme méthode d’analyse. Le livre ne s’arrête pas vraiment sur la manière dont le pouvoir décide des personnes considérées comme s'inscrivant plutôt dans la norme et d'autres dans la déviance, ni sur la façon dont certaines révoltes remettent aussi en cause les normes de genre et de sexualité.

Et c’est, à mes yeux, un manque important. Parce qu’une lecture queer ne consisterait pas simplement à ajouter les minorités sexuelles à la marge du récit. Elle permettrait de poser autrement la question même de la révolte. Quelles vies sont rendues invivables ? Quels corps sont davantage surveillés, contrôlés, pathologisés, sexualisés, rendus illégitimes ? Comment la famille, la respectabilité, la virilité, la morale sexuelle ou la norme conjugale participent-elles elles aussi à l’ordre social ? Et comment les révoltes populaires déplacent-elles, parfois sans le formuler explicitement, ces normes et ces régimes de normalité ?

Au final, je dirais donc que ce livre est très convaincant comme grande fresque politique et sociale des révoltes, et comme outil pour penser la longue durée des affrontements entre les dominé.es et les pouvoirs en France. En revanche, il convainc moins si l’on attend de lui une véritable réécriture du récit à partir du genre, de la race, de la sexualité ou de la critique décoloniale. Ces dimensions sont présentes, mais elles ne deviennent pas pleinement organisatrices. La grande force du livre est la clarté de son fil directeur. Sa limite est peut-être que ce fil directeur, à force de tenir l’ensemble, finit parfois par être trop restreint.

S..

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