Des bourreaux de Guilherme Ringuenet, ou l’impossible neutralité devant la violence sexuelle faite aux enfants
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Il faut entrer dans Des bourreaux sans attendre de ce livre qu’il apaise. Il ne console pas. Il ne caresse pas le lecteur dans le sens commode de l’indignation. Il ne distribue pas les rôles avec cette paresse morale qui rassure les sociétés : d’un côté les monstres, de l’autre les innocent.es, et entre les deux une frontière nette, gardée par la loi, la morale, la famille, l’école, l’Église, la justice. Guilherme Ringuenet détruit cette frontière, non pour brouiller les responsabilités, mais pour les rendre enfin visibles. Car le livre s’attaque précisément à cette fiction collective : l’idée que les violences sexuelles sur mineur.es surgiraient depuis un dehors social, depuis une monstruosité étrangère à nos foyers, nos institutions, nos lignées, nos voisinages, nos salles de classe, nos tables familiales, nos lieux militants parfois aussi.
Le geste du livre tient dans ce déplacement : ne plus regarder seulement la plaie, mais la main qui l’a ouverte ; ne plus recueillir uniquement les récits de survivance, mais examiner les dispositifs, les discours, les trajectoires, les arrangements psychiques et sociaux qui rendent possible le passage à l’acte. L’auteur annonce d’emblée cette ligne dangereuse : comprendre sans excuser, approcher sans absoudre, écouter sans blanchir. Cette exigence innerve l’avant-propos, où l’enquête se donne comme une traversée des zones que le regard social contourne trop vite. Ringuenet part du chiffre de160 000 enfants victimes chaque année en France, de 5,4 millions d’adultes ayant subi des violences sexuelles avant dix-huit ans, mais refuse de laisser la statistique absorber les corps. Le nombre n’anonymise pas : il accuse. Il agrandit l’espace du crime jusqu’à lui donner la taille d’une ville entière.
La force du livre naît de cette articulation entre l’intime et le systémique. Des bourreaux ne transforme jamais la violence sexuelle en matière abstraite. Il sait qu’un chiffre seul peut sidérer sans politiser ; il sait aussi qu’un témoignage seul peut bouleverser sans déplacer les structures. Alors il tresse les deux. Le récit de Maryse, placé au seuil de l’ouvrage, ne sert pas de prélude émotionnel : il impose une méthode. La parole de la victime ne fournit pas un décor affectif à l’enquête sur les auteurs ; elle en constitue le centre de gravité. Elle rappelle ce que chaque page consacrée aux agresseurs (en très grande majorité des hommes cisgenre) risque d’oublier : avant le mécanisme, avant la clinique, avant l’archive, avant l’entretien, un enfant a rencontré une violence qu’aucune langue ne contenait encore.
C’est ici que le livre atteint son premier point de justesse. Il ne fétichise pas la parole traumatique. Il ne la découpe pas en fragments spectaculaires destinés à produire de l’effroi. Il la laisse déployer sa temporalité propre : la répétition du souvenir, la persistance corporelle, la haine, la honte déplacée, le silence imposé, l’impossibilité de retourner simplement à la vie d’avant. Chez Maryse, l’enfance ne s’éloigne pas ; elle insiste. Le passé ne repose pas derrière elle ; il travaille sous ses pas. Ringuenet comprend cela, et son écriture, lorsqu’elle accueille cette parole, refuse la neutralité froide autant que le pathos vorace.
Mais le livre ne s’en tient pas à l’écoute des victimes. Il franchit le seuil le plus inconfortable : celui des auteurs. Là réside son intérêt majeur, mais aussi son risque. Dans un champ militant marqué par l’urgence de croire les victimes, de les protéger, de combattre le déni social, porter le regard vers les agresseurs peut susciter une méfiance immédiate. Qui écoute le bourreau ? Qui lui donne de l’espace ? Qui risque d’offrir à sa parole une nouvelle scène ? Ringuenet n’esquive pas ce soupçon ; il l’habite. Il ne donne pas la parole aux auteurs pour les humaniser, encore moins pour les réintégrer dans une communauté morale qui oublierait le crime. Il les observe parce qu’une politique sérieuse de lutte contre les violences sexuelles ne peut se contenter de pleurer les victimes après coup. Elle doit comprendre comment les auteurs fabriquent l’accès au corps des enfants, comment ils neutralisent leur propre culpabilité, comment ils manipulent les proches, comment ils enrôlent le silence, comment ils exploitent les failles de l’institution, comment ils déplacent la faute.
Cette perspective exige une rigueur politique. Elle impose de refuser deux pièges symétriques : la diabolisation qui empêche de penser, et la psychologisation qui dissout la responsabilité. Le livre tente de se tenir sur cette crête. À plusieurs reprises, il rappelle que les agresseurs ne ressemblent pas souvent aux figures exceptionnelles qui hantent les journaux. Ils portent des métiers ordinaires, des places respectables, des rôles familiaux, des réputations utiles. Cette banalité ne diminue pas l’horreur ; elle l’aggrave. Car elle oblige à regarder le crime non comme une irruption monstrueuse dans le social, mais comme une possibilité produite, couverte, minimisée ou rendue pensable par ce même social.
Des bourreaux montre que la pédocriminalité ne se comprend pas seulement depuis la catégorie de la déviance individuelle. Elle s’inscrit dans des rapports de domination : domination adulte sur enfant, domination masculine sur les corps vulnérabilisés, domination institutionnelle sur les paroles subalternes, domination de classe parfois, lorsque la crédibilité se distribue selon la place sociale. Le livre gagne en puissance lorsqu’il quitte l’imaginaire du trouble isolé pour rejoindre l’analyse structurelle. Dans les pages consacrées à l’inceste, l’auteur mobilise les sciences humaines, notamment les travaux de Dorothée Dussy, pour penser l’inceste comme un rouage de reproduction de l’ordre social plutôt que comme une anomalie privée. La pathologisation seule échoue alors à rendre compte de l’ampleur du phénomène : elle individualise ce qui s’organise aussi collectivement.
Cette lecture rejoint une exigence militante fondamentale : nommer la violence sexuelle comme violence, non comme sexualité. Le livre insiste sur cette distinction, capitale. Le viol ne relève pas d’un désir trop intense, d’une pulsion mal dirigée, d’une misère affective ou d’une sexualité déviante. Il constitue un acte de pouvoir, une captation du corps d’autrui, une destruction de l’espace intérieur, une assignation de la victime au silence. Lorsque Ringuenet parle des auteurs invoquant l’amour, la solitude, le malheur, la provocation ou l’incompréhension, il révèle une grammaire de l’impunité. Les bourreaux parlent souvent la langue de la blessure pour couvrir celle de la prédation. Ils se racontent victimes afin de survivre à l’image d’eux-mêmes comme agresseurs. À cet endroit, l’enquête saisit quelque chose de redoutable : le crime ne se prolonge pas seulement dans l’acte, mais dans le récit que l’auteur fabrique ensuite pour le rendre supportable à ses propres yeux et parfois recevable par les autres.
Le livre frappe aussi par son attention à l’emprise. Ringuenet ne la réduit pas à une notion vague, devenue presque flottante dans le débat public. Il la décrit comme une stratégie concrète : isoler, acheter, flatter, menacer, culpabiliser, déplacer le secret, transformer l’enfant en dépositaire d’une faute qui ne lui appartient pas. L’emprise ne commence pas toujours par la brutalité visible. Elle peut surgir dans une douceur falsifiée, une faveur, un cadeau, une phrase apparemment anodine, un lien privilégié. Elle avance par petites annexions. Elle s’installe avant même que la victime puisse nommer ce qu’elle subit. C’est précisément pour cela que les récits de violences sexuelles sur enfants défient si souvent les attentes judiciaires : la violence n’emprunte pas toujours les signes que l’institution exige pour la reconnaître.
L’une des grandes qualités de Des bourreaux consiste à relier les échelles : le psychisme de l’auteur, la scène familiale, l’institution judiciaire, l’histoire longue des représentations, l’économie politique du silence. Le détour par l’histoire, de l’Antiquité au droit pénal moderne, en passant par l’Église et les archives judiciaires, pourrait sembler trop ample. Pourtant, il éclaire une continuité : les sociétés ont toujours produit des discours pour qualifier, déplacer, minimiser ou punir les violences sexuelles sur enfants, mais elles ont rarement protégé les victimes avec constance. La honte a souvent frappé celles et ceux qui subissaient. La respectabilité a souvent recouvert ceux qui agressaient. Le rang social, le sexe, l’âge, la réputation, l’appartenance religieuse ou professionnelle ont longtemps modulé la reconnaissance du crime.
Cette profondeur historique empêche une illusion contemporaine : croire que notre époque aurait enfin compris. Non, elle commence à peine à entendre. Elle légifère, communique, crée des commissions, mais continue de classer, d’ignorer, de sous-financer, de douter. Le livre souligne la faiblesse de la réponse publique, notamment à travers la question du classement sans suite et de l’insuffisance du soin. Quand l’auteur rappelle que plus de 73 % des affaires d’agressions sexuelles sur mineur.es orientées vers la justice se soldent par un classement sans suite, il ne livre pas une donnée parmi d’autres : il désigne un gouffre démocratique. Entre la parole arrachée et la reconnaissance judiciaire, un abîme avale les victimes.
Des bourreaux pose une question que les politiques publiques évitent trop souvent : que fait-on des auteurs ? La prison, seule, ne suffit pas. L’absence de prison, trop fréquente, scandalise. Le soin, nécessaire, inquiète lorsqu’il paraît substituer la compréhension à la sanction. La sanction, indispensable, échoue lorsqu’elle ne s’accompagne d’aucun travail sur la récidive. Ringuenet entre dans cette contradiction sans slogan. Il évoque les CRIAVS (Centres Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles), les psychiatres, les psychologues, les groupes de parole, les dispositifs de suivi socio-judiciaire, les injonctions de soins. Il s’intéresse à celles et ceux qui travaillent auprès des auteurs, souvent dans l’ombre, parfois dans le soupçon, avec la conviction qu’empêcher un nouveau passage à l’acte protège d’abord les victimes potentielles.
Ce point mérite d’être défendu avec force : prendre en charge les auteurs ne revient pas à les plaindre. Les soigner ne signifie pas les absoudre. Les écouter ne les réhabilite pas magiquement. Une société qui refuse d’examiner les conditions de la récidive protège mal les enfants. Le livre rappelle cette évidence inconfortable : la lutte contre les violences sexuelles ne peut se limiter à la mémoire des crimes commis ; elle doit viser les crimes empêchés. Cela exige des moyens, des formations, une coordination réelle entre justice, psychiatrie, éducation, protection de l’enfance, associations, recherche. Cela exige aussi une culture politique capable de soutenir deux phrases à la fois : les victimes doivent recevoir justice ; les auteurs doivent rencontrer des dispositifs qui réduisent leur dangerosité.
L’ouvrage aborde également la question des mineur.es auteur.es de violences sexuelles. Là encore, le débat public manque cruellement de finesse. Il oscille entre l’effacement et la panique punitive. Ringuenet montre au contraire la nécessité d’une approche pluridisciplinaire. Il rappelle que ces mineur.es, très majoritairement des garçons, se situent souvent au croisement de violences subies, vues, apprises ou rejouées. Le livre ne transforme pas cette donnée en excuse ; il en tire une obligation politique. Lorsque 40 % de ces jeunes ne bénéficient d’aucun suivi spécifique, la société organise elle-même les conditions de futurs désastres.
Les violences sexuelles ne tombent pas du ciel. Elles s’apprennent dans un monde qui hiérarchise les corps, naturalise la disponibilité des plus vulnérables, sexualise les enfants, virilise la conquête, ridiculise le consentement, protège la réputation masculine, sacralise la famille et soupçonne la parole des victimes. La famille, dans Des bourreaux, n’apparaît jamais comme un refuge évident. Elle peut protéger, certes. Mais elle peut aussi servir de théâtre au crime, de machine à silence, de tribunal inversé où l’enfant porte la charge de préserver l’ordre commun. Le livre ne parle pas seulement de pédocriminels ; il parle d’un monde adulte qui échoue à se rendre digne des enfants. Il parle d’une société qui préfère souvent préserver ses images (le bon père, le prêtre respectable, le voisin serviable, l’homme inséré, le professionnel apprécié) plutôt que d’écouter l’enfant qui dérange cette image. Il parle de ce moment où la victime comprend que le crime ne se limite pas à l’agresseur : il s’étend à celles et ceux qui n’ont pas vu, pas voulu voir, pas cru, pas agi, pas transmis, pas signalé.
Sur le plan littéraire, Ringuenet choisit une forme hybride : enquête journalistique, récit documentaire, méditation sensible, fragments d’histoire, scènes judiciaires, entretiens cliniques, archives. Cette hybridité sert le sujet. Elle refuse la linéarité confortable, parce que les violences sexuelles ne se laissent pas enfermer dans une seule discipline. Le droit ne suffit pas. La psychiatrie ne suffit pas. La sociologie ne suffit pas. Le témoignage ne suffit pas. La littérature ne suffit pas. Mais leur confrontation ouvre un espace de pensée plus dense.
L’écriture gagne souvent en intensité lorsqu’elle s’autorise la métaphore. L’Outrenoir de Soulages, placé au début de l’enquête, offre une image structurante : regarder le noir jusqu’à ce qu’il renvoie autre chose que l’obscurité. Cette métaphore fonctionne parce qu’elle ne cherche pas à embellir l’horreur. Elle ne poétise pas le crime ; elle interroge les conditions du regard. Que voit-on lorsqu’on accepte de ne plus détourner les yeux ? Que découvre-t-on lorsque le bourreau perd son masque mythologique et reprend un visage humain ? Non pas une réconciliation. Une responsabilité plus vaste.
La question du langage traverse l’ensemble. Les auteurs mentent, minimisent, contournent, se victimisent, segmentent leur personnalité, invoquent l’amour, l’alcool, la solitude, la souffrance, l’enfance difficile, l’incompréhension. Ringuenet montre combien la violence sexuelle corrompt la langue. Elle fabrique des phrases qui inversent la charge : l’enfant aurait séduit, provoqué, mal compris, consenti, exagéré, détruit la famille en parlant. Ce renversement constitue l’une des violences les plus persistantes. Il ne suffit donc pas de condamner les actes ; il faut aussi désarmer les récits qui les rendent socialement tolérables.
L’enquête nomme l’État, la justice, l’Église, les dispositifs de soin, les failles de la formation. Elle aurait pu, par endroits, durcir encore l’analyse des responsabilités politiques contemporaines : budgets, priorités gouvernementales, formation obligatoire des professionnel.les, prise en charge du psychotraumatisme, délais judiciaires, prévention scolaire, articulation avec les associations de terrain.
Autre réserve : le livre se concentre largement sur les auteurs masculins, ce qui correspond à la réalité statistique du phénomène. Mais on pourrait prolonger l’analyse vers les angles morts liés au genre, à l’hétéronormativité, aux violences intracommunautaires, aux enfants queer, aux enfants trans, aux jeunes placé.es, aux enfants handicapé.es, aux mineur.es racisé.es ou précarisé.es. Le livre ouvre parfois ces portes sans toujours les franchir pleinement. Or les VSS se distribuent selon des vulnérabilités inégalement reconnues. Certaines paroles rencontrent davantage d’incrédulité. Certains corps subissent plus tôt la sexualisation, l’objectivation, l’exotisation ou la pathologisation. Une politique vraiment intersectionnelle doit tenir ces lignes de fracture.
Lire Des bourreaux c’est donc accepter une tâche inconfortable : ne pas abandonner la colère, mais l’armer. La colère qui ne pense pas s’épuise. La colère qui pense devient stratégie. Elle réclame des lois, des moyens, des formations, des lieux d’écoute, des soins psycho-traumatiques, une justice moins brutale avec les victimes, un suivi réel des auteurs, une prévention dès l’enfance, une éducation au consentement qui ne se contente pas de slogans, une transformation profonde de la culture adulte.
Ce livre ne demande pas de pardonner. Il ne demande pas d’ouvrir les bras. Il demande de regarder. Regarder les victimes sans les réduire à leur blessure. Regarder les auteurs sans les mythifier. Regarder les institutions sans se satisfaire de leurs communiqués. Regarder la famille sans la sacraliser. Regarder le soin sans naïveté. Regarder la justice sans illusion. Regarder l’enfance non comme un symbole fragile, mais comme un territoire politique dont la protection engage toute la société.
Au fond, Des bourreaux porte un titre presque trop simple. Car il ne parle pas seulement des bourreaux identifiés. Il parle des conditions qui les entourent, les précèdent, les suivent, les ratent, les excusent parfois, les soignent trop tard, les punissent mal, les laissent recommencer. Il parle d’un monde qui découvre périodiquement l’ampleur des violences sexuelles faites aux enfants, puis recule devant ce que cette découverte exige.
Le livre laisse donc une question brûlante : que vaut une société qui sait, mais n’organise pas sa propre transformation à la hauteur de ce savoir ? C’est là que l’enquête rejoint le combat. Non dans l’indignation pure, non dans la compassion déclarative, mais dans l’obligation de bâtir des réponses. Des réponses pour que la parole n’arrive plus après des décennies de silence. Des réponses pour que les enfants ne portent plus seul.es la charge de signaler l’insupportable. Des réponses pour que les agresseurs ne puissent plus se cacher derrière leur banalité. Des réponses pour que la honte change enfin de camp, non comme formule, mais comme organisation concrète du monde.
Des bourreaux ne referme rien. Il ouvre une brèche. Et dans cette brèche s’engouffre une exigence : ne plus confondre la connaissance avec la clémence, ne plus confondre la protection avec la vengeance, ne plus confondre l’écoute avec l’oubli. Comprendre, ici, ne lave personne. Comprendre arme les vivants.
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