"Tu seras seul", les confessions d'un homosexuel dans les années 1920
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Alain Rox, Tu seras seul : Mémoires d'un homosexuel de la Belle Epoque aux Années folles, présentation par Jean-Marc Barféty, Question de genre-GKC, 24 euros.
« Tu seras seul », voilà le titre quelque peu glaçant d’une autofiction publiée en 1936 et qui a pour auteur un homosexuel juif français aisé, mort en déportation quelques années plus tard, soit un an avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un livre poignant qui restitue les émotions et les réflexions d’une personne minorisée dans une période lointaine, mal connue des « concerné.es » d’aujourd’hui.
Dans cette France de la Belle Époque et des Années folles qui ne connaît pas la pénalisation de l’homosexualité contrairement à l’Allemagne et l’Angleterre par exemple, quels étaient les contours de la vie homosexuelle, les représentations associées, les lieux de rencontre, les mots de la « communauté », les joies et les peines de cette minorité qui, aujourd’hui encore, reste la cible de bien des agressions ?
Alain Rox, alias Marcel Rottembourg, raconte ce qui pourrait être sa propre vie, son adolescence, ses premiers émois et sa trajectoire d’homosexuel adulte, jusqu’à l’orée de la quarantaine. « Pourrait », car si des éléments du récit concordent avec sa biographie, il reste bien difficile de faire la part des choses entre ce qui relève du témoignage et de la fiction, de l’autojustification et de la pédagogie. Dans tous les cas, l’ensemble est passionnant, même dans les longueurs, elles aussi révélatrices d’une culture et d’une quête de légitimité à travers un modèle de conjugalité « normal ».
Il ne faut donc pas chercher dans l’histoire de Roland Terrier, nom du personnage de ce livre qui n’est, selon Rox « pas tout à fait un roman », un témoignage fidèle de ce qu’a été l’homosexualité en France dans les années 1910-1920. Comme toute histoire, celle du narrateur qui semble épouser celle de l’auteur, est parfaitement située : Roland naît dans une famille bourgeoise (le livre ne dit rien de sa judéité) bien implantée à Paris. C’est dans cet univers que le jeune homme rencontre ses premières amitiés masculines, et va, petit à petit, prendre conscience de la particularité de ses attirances pour les garçons.
L’ouvrage adopte un plan en trois parties : 1/ le refus de soi ; 2/ la prise de conscience et le cheminement vers l’acceptation ; 3/ la quête du grand amour. Car c’est autant un « roman » d’initiation, qu’une quête, un récit psychologique ou encore une étude de mœurs. Rox/Rottemburg/Roland Terrier chemine dans un paysage autant contraignant que libéral, c’est là tout le paradoxe, avec l’objectif « militant » de présenter l’homosexualité comme acceptable dans un monde violemment hostile aux « androphiles ». Le livre a une dimension didactique et très morale également, qui lui donne tous les airs d’un manifeste homophile, qui rappelle indéniablement la philosophie d’André Baudry et d’Arcadie dans les années 1950/60.
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Le fait d’inscrire le personnage dans une tradition chrétienne et non juive traduit une stratégie de l’acceptabilité, du conformisme : il s’agit de construire la normalité de Roland pour l’opposer aux détracteurices de l’androphilie. Roland ressemble socialement à Rox/Rottemburg : on a là aussi une quête de légitimité de l’homosexuel à travers son rang social (élevé), sa culture (classique, parisienne), son élitisme (entre-soi), son rejet des homosexuels efféminés, voyants, débordants, trop sexualisés ou dont l’expression de genre brutalise les canons de la masculinités de l’époque, et enfin la tension de tout son être vers la réalisation de l’idéal du grand amour. C’est sans doute dans cette soumission à ce que l’amour avec un grand A est censé incarner de plus haut à travers le couple stable, que Rox cherche le plus franchement à légitimer son personnage, en l’inscrivant dans la grande tradition de la littérature « amoureuse », qui a fait de la passion hétérosexuelle, de ses élans et de ses souffrances, un de ses principaux piliers.
L’ouvrage explore donc à la première personne d’abord les errements du jeune Roland qui se débat avec son attirance pour les garçons, qui cherche des signes explicatifs et des modèles pour se comprendre, dans un environnement foncièrement hostile, méprisant et stigmatisant. Le jeune homme combat, repousse, tente l’impossible, essaie « la femme », lutte contre cette tendance hypnotique qui le ramène inlassablement à « l’anormalité ». On imagine avec peine dans quelles conditions un adolescent de l’époque pouvait se découvrir différent, alors que la société (et donc la famille) produisait un silence quasi absolu et exclusivement négatif sur l’homosexualité. Une société dépourvue de modèles.
C’est donc à travers cette quête du soi inverti que l’auteur nous emmène, avec l’idée de montrer combien l’attirance pour le « même » sexe n’est ni une lubie ni un choix, mais une orientation profonde et innée, certes moralement stigmatisée, mais finalement aussi acceptable que l’hétérosexualité. Et c’est sans doute là le plus grand mérite de ce texte, celui de mettre en scène un personnage qui trouve refuge dans une communauté très active à Paris (lieux de rencontre, bars, soirées privées à Rome, Londres et Berlin qu’il visite longuement) à cette époque et qui accepte sa différence avec bonheur et conviction.
Une conviction bien nécessaire quand il s’agit, pour Roland, de faire son coming out à trois de ses amis, dont les réactions reflètent opportunément trois attitudes très différentes et caractéristiques : un premier lui avoue « en être », un second est hétéro et se montre acceptant, quand un troisième se fait ouvertement hostile. Ces coming out inédits semble-t-il dans la littérature, font partie de cette démarche vers l’acceptation, car la clandestinité ne saurait être supportable. Roland revendique cette normalité, et la cherche à travers l’acceptation de son milieu social. Même pédagogie lorsque Roland, qui a tenté le mariage avec divorce demandé par sa femme quelques jours plus tard, se décide, après des mois d’hésitation, à partager son secret avec ses parents. Sa mère ne renierait jamais l’amour qu’elle porte à son fils, tandis que le père s’enferre dans un violent rejet.
Rox fait œuvre didactique, nous l’avons dit. Il explore les arguments de la morale, de la science, de la religion, privilégie l’introspection et la psychologie, décortique chaque sentiment, chaque désir, chaque intention, chaque attitude, pèse les expressions de genre, etc. Son père l’emmène voir un éminent neurologue, espérant guérir cette « maladie », mais le scientifique se garde de condamner et refuse toute idée de soin, de tentative de modifier l’orientation sexuelle. On voit là la quête de légitimité par l’invocation du point de vue des savoirs institutionnels ?
Rox se fait sociologue des homosexualités en décrivant une certaine diversité de « caractères », des usages également, les lieux de rencontre, les stratégies d’approche, les relations fugaces ou plus durables, la prostitution, les rapports de séduction et d’âge, la question du couple et de la liberté sexuelle des partenaires. Dans sa quête de normalité, Rox/Roland met à distance la sodomie mais ne cache pas l’abondante sexualité du milieu homo parisien de l’époque, même si ses descriptions sont toujours très allusives. Si Roland multiplie les partenaires dans le but d’abord de se construire puis de trouver ce grand amour tant désiré, il n’en demeure pas moins partisan d’une sexualité sage ; il se soumet avec regret à la liberté sexuelle revendiquée par son « ami » (c’est à dire son grand amour).
Les cent dernières pages sont sans doute les plus difficiles à lire, car l’auteur y explore chaque millimètre de cette relation amoureuse absolue, conçue comme idéale, si « conforme » à la morale bourgeoise. La vie du couple, l’ardeur des débuts, l’intensité du don de soi, de cette omniprésence de l’autre, les liens insécables, la puissance du désir et de l’affection, mais petit à petit aussi les aspérités, les fêlures qui grandissent. Une centaine de pages bien indigestes, qui témoignent de cette incroyable volonté de se conformer à l’idéal bourgeois, si cher à une partie des hommes homosexuels aisés de l’époque.
On l’aura compris, cet ouvrage est autant passionnant que pénible. Passionnant parce qu’il évoque une homosexualité – et donc une culture - omniprésente, quelle que soit la grande ville habitée. Passionnant parce qu’il ne se focalise pas uniquement sur l’homosexualité bourgeoise, même si le personnage principal cherche l’entre soi ; dans les lieux de sociabilité (extérieurs ou non, publics ou privés) arpentés, ce sont toutes les strates de la société qu’il croise, avec lesquelles il interagit avec plus ou moins de bienveillance, parfois avec bien du mépris. Passionnant parce qu’il confronte la violence du rejet social à la « facilité » avec laquelle le milieu homosexuel parisien se retrouve, vit ses plaisirs, sans être grandement empêché, même si la question du chantage ou du risque policier en cas de relations sexuelles en extérieur est évoqué (une fois ou deux sur 300 pages). Le roman questionne autant la place des homosexuels (les lesbiennes sont totalement ignorées) en ce début de 20e siècle, que la question du genre et de la masculinité. Et finalement, sa thèse est la suivante : le bonheur est possible pour les hommes homosexuels en quête d’amour idéal, même si le risque de terminer sa vie « seul », contrairement aux hétérosexuel.les, est une réalité terriblement angoissante.
Un livre poignant qui n’est pas sans écho à nos biais d’aujourd’hui.
Et si cette aspiration au conformisme mâtinée d’aisance sociale et parfois du mépris qui va avec nous hérisse aujourd’hui, tout comme Baudry et Arcadie sont jugés avec dédain depuis les années 1970, il faut sans doute voir dans cette attitude de prudence et de conservatisme le reflet même de la puissance de cette haine envers les personnes homosexuelles ou trans dans ces années bien difficiles, le reflet d’une intériorisation de l’homophobie et de l’identification à la norme dominante, seul levier pour trouver le chemin de l’acceptation.
Merci Rox/Rottemburg de nous avoir offert à travers le personnage de Roland Terrier cette belle leçon de courage, de fierté et de survie. Et merci à Jean-Marc Barféty pour son introduction et son appareil critique.
G.
Ci-dessous, quelques articles parus dans la presse en 1936 lors de la sortie du livre.
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