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Presque vingt ans après la réalisation de ce téléfilm, la déportation des homosexuels par les nazis reste rarement évoquée. Sujet pas très glamour, le sort des gays, des lesbiennes et des trans a été néanmoins questionné récemment par une exposition au Mémorial de la Shoah.
Un amour à taire fait donc figure de pionnier, s’inscrivant dans les pas d’une reconnaissance officielle de la déportation d'homosexuels par Lionel Jospin en avril 2001 puis par Jacques Chirac en avril 2005. En cela, ce téléfilm constitue une véritable archive.
Dans le Paris des années d’Occupation, le récit se focalise sur un couple de commerçants cossus, parents de deux garçons aux tempéraments très différents : Philippe, traficoteur qui va bientôt sortir de prison, et Jean, adulé par son père pour son sérieux, mais secrètement homosexuel et bientôt résistant.
Si le téléfilm explore de manière un peu pesante une double romance contrariée, ressort du drame comme dans la tragédie classique, le contexte historique ne manque pas d’intérêt : Jean et son amoureux Jacques survivent en tant qu’homosexuels dans une France conservatrice occupée par une Allemagne homophobe. Personnages positifs et non caricaturaux, ils vivent un parfait amour, à peine contrarié par la présence d’une amie d’enfance de Jean, Sarah, juive dont la famille a été déportée et qu’il faut cacher.
Malgré le couvre-feu, Jean et Jacques fréquentent des lieux de sociabilité homosexuelle dans lesquels se croisent français et allemands, résistants (dissimulés) et collabos, préfets ou officiers et simples quidams, sans oublier les mouchards...
Mais si la police française piste les homosexuels, comme elle le fait finalement depuis le 19e siècle, ce n’est pas pour procéder à leur déportation systématique, comme ce sera le cas pour les juifs. En Allemagne comme en France, contrairement à une idée reçue, les gays n’ont pas fait l’objet d’une déportation de masse. Seule une minorité d’entre ceux qui ont été condamnés pour homosexualité après l’arrivée de Hitler au pouvoir, a été envoyée dans des camps. Mais considérée comme la classe la plus inférieure des réprouvés qui y croupissaient, une grande partie des homosexuels déportés, les fameux « triangles roses », y ont perdu la vie.
Dénoncé par son frère (c’est le côté drame antique), Jean est arrêté par la police française. Néanmoins, il ne doit pas sa déportation à sa seule homosexualité. Son tort, avoir dansé – et donc pour les Allemands avoir peut-être eu une relation sexuelle - avec un officier allemand, crime insupportable pour les nazis qui cultivent une armée strictement hétéronormative depuis la Nuit des longs couteaux et l’assassinat par les SS du chef des SA, l’homosexuel Röhm.
Dans le train qui l’éloigne de Paris, Jean côtoie un autre jeune homosexuel qui lui donne quelques clés sur l’horreur qui l’attend dans les camps. Une fois arrivés à destination, tous deux se retrouvent à briser des cailloux, dans un contexte de sadisme homophobe des militaires qui les surveillent. Pour les nazis, la plupart des homosexuels pouvaient être soignés, rééduqués. Cette thèse qui prévaut dans les hautes sphères de l’appareil nazi favorise le développement d’une médecine de « conversion » qui allie chimie et… trépanation, une médecine que subit finalement Jean, avant la libération des camps et son retour en France.
Au-delà des intrigues, le téléfilm se veut donc didactique, en évoquant la vie d’homosexuels dans la France de l’époque dans des milieux sociaux plutôt favorisés, la répression policière, l’homophobie généralisée, la déportation dans des circonstances exceptionnelles et enfin le traitement des homosexuels par l’appareil d’État nazi. Le téléfilm met en scène un couple d’homosexuels résistants, alors qu’à l’époque la Résistance dans ses discours s’est montrée très dure à l’égard de l’homosexualité, considérée comme une perversion allemande très présente chez les collaborateurs.
Le téléfilm est inspiré des mémoires de Pierre Seel, un homosexuel alsacien déporté puis incorporé dans l’Armée par les nazis, un des premiers à avoir témoigné en France du sort des gays avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Le téléfilm rencontre un grand succès lors de sa diffusion et favorise donc la prise de conscience du sort des homosexuels pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il arrive cinq ans après l’incontournable documentaire allemand Paragraphe 175, appuyé sur des témoignages d’anciens déportés (allemands), dont Pierre Seel, mais moins diffusé en France.

G.

Voir un article universitaire sur le sujet sur CAIRN : https://doi.org/10.3917/retm.239.0077

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